
Retour à l'histoire de Mère Bruyère
DE
NOTRE TRÈS VÉNÉRÉE ET REGRETTÉE
MÈRE ÉLISABETH BRUYÈRE
première Supérieure Générale et Fondatrice des
SOEURS DE LA CHARITÉ OU SOEURS GRISES
D'OTTAWAIl convenait sans doute de consacrer à la mémoire de notre première Mère et vénérée Fondatrice une biographie plus détaillée et plus complète que les notices écrites ordinairement parmi nous en souvenir de nos sœurs qui ne sont plus. Nous l'avons bien compris et nous nous sommes efforcées de réunir dans ce modeste travail les renseignements, les faits et gestes offrant le plus d'intérêt, pour en faire un monument de notre piété filiale, de notre reconnaissance envers une mère à qui nous devons tant. Hélas! nous n'aurons assurément point réussi à satisfaire tous les désirs, même les plus légitimes de nos sœurs. Elles voudront bien se rappeler que ce n'est point une histoire, une vie de notre mère que nous leur donnerons ici, chose impossible pour le moment; c'est un simple tableau dans lequel nous esquisserons avec simplicité, pour leur édification, les traits les plus importants de la carrière de celle que nous pleurons, nous bornant à ajouter quelques réflexions lorsque nécessaires pour que ces faits eux-mêmes soient bien compris, sagement appréciés.
Élisabeth Bruyère naquit dans la paroisse de l'Assomption, au diocèse de Montréal, le 19 mars 1818, jour par conséquent de la fête de saint Joseph qui se trouvait être aussi, par une très rare coïncidence, le Jeudi-Saint. Elle fit ainsi son entrée dans la vie sous le patronage d'un grand saint pour lequel elle eut toujours une tendre dévotion, et dans un jour de fête solennelle mêlée de tristesse et de joie, où l'Église semble ne pas oser laisser éclater l'allégresse que lui inspire la mémoire de l'institution du sacrement adorable de l'Eucharistie, parce que, à ce touchant et doux souvenir, se trouvent trop unis les souvenirs les plus douloureux pour son cœur.
Élisabeth fut baptisée dans l'église de sa paroisse, le jour même de sa naissance, par Monsieur l'abbé Caron, curé du Saint-Esprit, paroisse peu éloignée de celle de l'Assomption. Monsieur Caron était le cousin germain de Madame Bruyère, mère de la jeune Élisabeth, et il fut toujours l'ami dévoué de la famille.
Cette famille, dans laquelle il plut à Dieu de mettre le berceau d'Élisabeth Bruyère, était, comme on le pense bien, honorable et chrétienne. Elle n'était établie en Canada que depuis un temps relativement assez court. Les parents de Monsieur Charles Bruyère, le père d'Élisabeth, étaient originaires du Pont-Saint-Esprit, chef-lieu du département du Gard, sur le Rhône (France), et ils étaient venus se fixer à l'Assomption quelques mois seulement avant la naissance de celui-ci, à l'époque et probablement à l'occasion de la grande révolution française survenue à la fin du dix-huitième siècle. Nous avons moins de renseignements sur la famille de Sophie Mercier, mère d'Élisabeth. On sait seulement que ses parents étaient originaires de France et qu'elle-même était née à la Bonne Sainte-Anne, au diocèse de Québec. Monsieur Charles Bruyère avait le titre de Capitaine. C'était l'un des citoyens les plus respectés et les plus influents de la paroisse de l'Assomption.
Élisabeth passa les premières années de sa vie sous les yeux d'une mère digne de ce nom et grandit auprès d'elle dans la piété, la modestie et l'innocence, en même temps qu'elle avançait en âge.
À six ans, elle perdit son père. Dieu voulut la mettre ainsi, de bonne heure, à cette école de la douleur, où l'on apprend, comme malgré soi, les plus utiles leçons. À travers les larmes de sa mère, restée veuve avec plusieurs enfants, et qui se trouvait nécessairement dans un grand embarras, la jeune Élisabeth entrevit le côté sérieux de la vie, les devoirs qu'elle impose, les peines et les chagrins qui en font souvent la trame. Cependant Mme Bruyère, dépouillée par la mort de son mari des ressources dont elle aurait eu besoin pour élever ses enfants à l'Assomption, prit le parti d'aller habiter à Montréal, chez un de ses frères déjà établi dans cette ville. Sa fille, Élisabeth, y demeura aussi plusieurs années pendant lesquelles elle fit sa première communion et fut confirmée, à onze ans, dans l'église de Notre-Dame-du-Bon-Secours, par Monseigneur Lartigue, évêque de Telmesse.
Peu de temps après ce double événement, la mère d'Élisabeth, ne pouvant lui donner à Montréal l'éducation qu'elle aurait voulu lui procurer, pria Monsieur l'abbé Caron de la prendre à son presbytère. Ce bon curé, tuteur de la jeune fille, avait chez lui Mademoiselle Angèle, sa sœur, et Mademoiselle Émélie Caron, cousine germaine du curé et de Madame Bruyère, et, en même temps, institutrice du village Saint-Esprit. Madame Bruyère pensait que ces demoiselles se feraient un plaisir d'instruire leur jeune parente et de la former à une vertu solide. Monsieur Caron reçut Élisabeth sous sa protection et la confia aux soins dévoués et intelligents des deux demoiselles, lesquelles, bien entendu, eurent pour leur protégée toutes sortes d'attentions.
Mademoiselle Émélie Caron devint plus tard religieuse et supérieure générale de la communauté dans laquelle elle était entrée, celle des Sœurs de la Providence, à Montréal. Elle conserva toujours avec notre mère les relations les plus cordiales.
Élisabeth Bruyère, entourée de tous les soins que lui prodiguèrent ses maîtresses, ne manqua point de faire de rapides progrès dans ses études et, ce qui est plus important, dans la fidélité aux sérieux devoirs qu'impose notre sainte religion.
Son esprit était juste, son cœur simple et droit, son caractère généreux. Elle comprit facilement l'obligation où elle était de répondre à ce que l'on faisait pour elle, et elle montra sa reconnaissance envers son bienfaiteur et ses bienfaitrices par son application à prévenir leurs désirs, à suivre leurs conseils et à leur rendre service quand l'occasion s'en présentait.
D'ailleurs, au presbytère du Saint-Esprit, elle vivait dans un asile d'innocence, de bonheur et de paix, éloignée du monde et des dangers qu'il présente. Le souffle empoisonné du mal ne pouvait l'y atteindre et, de la sorte, rien ne vint mettre obstacle au développement de ses bonnes qualités, et compromettre, un seul instant, ce qu'une jeune fille a de plus précieux, la pureté de son cœur.
Lorsqu'Élisabeth eut acquis assez d'instruction pour faire la classe aux enfants de Saint-Esprit, Monsieur l'abbé Caron lui confia une école de jeunes filles, située à quelque distance du presbytère. C'était en 1834 et elle avait alors seize ans et demi. Elle enseigna ensuite à Saint-Vincent de Paul pendant quatre ans. Elle montra dès lors à former le cœur et l'esprit des enfants ce jugement, ce sens pratique qui la distinguèrent plus tard éminemment. Aussi, le succès couronna-t-il ses efforts dans l'œuvre qu'on lui avait confiée. Elle gagna l'affection des élèves qu'elle instruisait et la confiance de leurs parents.
Pleine de charité et de simplicité, vertus précieuses qui lui attiraient tous les cœurs, Élisabeth montrait pourtant, déjà aussi, cet air de dignité et de réserve qui commande le respect. Ce n'était point de la fierté, mais un juste sentiment des convenances qui s'allie fort bien avec la véritable humilité. Naturellement affable, gracieuse et polie, Élisabeth savait dès lors et sut toujours rester digne, sans affectation, et réservée sans aucune apparence de prétention.
Mais nous voici arrivées à cette époque importante dans la vie de toute religieuse, où de premières et vagues aspirations à quitter le monde pour se donner entièrement à Dieu, s'emparent du cœur et commencent à l'ébranler. Au milieu de la société choisie dans laquelle des circonstances providentielles avaient placé Élisabeth Bruyère, les généreux désirs que la grâce lui inspira de bonne heure purent grandir tout à l'aise. Ils ne rencontrèrent point d'opposition et bientôt la vocation de la pieuse jeune fille fut regardée comme certaine.
Après avoir consulté son confesseur, qui approuva pleinement sa résolution de se consacrer à Dieu, Élisabeth alla à Montréal, en compagnie de Mademoiselle Émélie Caron, et se rendit chez les Sœurs Grises pour demander à être admise dans leur communauté. Elle fut reçue, en l'absence de la mère Beaubien, supérieure, par Sœur Forbes, maîtresse des novices. Cette dernière, frappée des qualités qu'un premier coup d'œil lui révéla dans la prétendante, donna à celle-ci les plus grands encouragements et lui recommanda de revenir quand la supérieure serait à la maison.
En effet, peu de temps après, en présence de Mademoiselle Angèle Caron, elle renouvela sa requête, que mère Beaubien agréa et son entrée au noviciat fut fixée au 4 juin 1839, le mardi dans l'octave du Saint-Sacrement. Elle revêtit, ce jour-là, le costume des postulantes, reçut le saint habit, le 18 mai 1840, et fit profession, le 31 mai 1841, le lundi de la Pentecôte.
Durant sa probation, Sœur Bruyère s'attira la confiance de ses supérieures par son obéissance, sa grande charité, sa prudence et sa discrétion. Sous la direction d'une maîtresse de novices expérimentée, Sœur Forbes, elle acquit ce généreux esprit de dévouement, de zèle et d'amour du prochain qui fut, dans la suite, le guide de sa vie tout entière. Elle sortit du noviciat avec un caractère assez formé, une âme assez fortement trempée pour être aussitôt appliquée aux tâches les plus délicates et les plus difficiles de la communauté des Sœurs Grises. Le soin de la salle des orphelines, l'une de leurs œuvres les plus considérables, lui fut confié, le lendemain de sa profession, et elle demeura dans cet office jusqu'à sa nomination comme supérieure des sœurs qui devaient fonder la mission de Bytown, le 5 février 1845.
FONDATION DE LA MAISON DE BYTOWN AUJOURD'HUI OTTAWA
Dans l'automne de 1844, Monseigneur Phelan, coadjuteur de l'évêque de Kingston et administrateur du diocèse, demanda à la supérieure de l'Hôpital Général de Montréal quelques sœurs pour fonder une communauté à Bytown. Cette mission devait s'y employer aux mêmes œuvres de charité que les Sœurs Grises de Montréal, c'est-à-dire, au service des malades et des pauvres, à la visite des malades à domicile, et de plus, à l'éducation des jeunes filles canadiennes et irlandaises. Le 16 novembre 1844, le Conseil des Sœurs Grises de Montréal se rendit au désir de Monseigneur Phelan, et quatre religieuses furent nommées pour le nouvel établissement.
C'étaient les Sœurs Beaubien, Thibodeau, Howard (Rodriguez) et Charlebois, qui prit le nom de Sœur Saint-Joseph. L'acte d'acceptation de la fondation de Bytown ne fut passé cependant que le 4 décembre, jour où il fut signé par les fondatrices, en présence de Monseigneur Bourget, évêque de Montréal, et de la Supérieure des Sœurs Grises, la Mère McMullen, puis par les sœurs du Conseil. Après quoi, l'élection des sœurs déjà mentionnées fut confirmée officiellement: Sœur Beaubien fut nommée supérieure, Sœur Thibodeau, assistante, Sœur Rodriguez, maîtresse des novices. Sœur Charlebois fut plus tard choisie comme économe par la nouvelle supérieure.
Les difficultés que l'on prévoyait bien devoir rencontrer dans la nouvelle fondation étaient grandes et Sœur Beaubien avait besoin d'encourager souvent celles qui avaient été désignées comme ses compagnes pour entreprendre cette œuvre de dévouement. Pour cela, elle leur rappelait la noble fermeté avec laquelle la Vénérable Mère d'Youville avait supporté toutes sortes de contrariétés dans la fondation de la maison mère. Ne se doutant pas qu'une grave maladie allait bientôt abattre ses forces et lui rendre impossible à jamais l'accomplissement de tous les devoirs d'une charge comme celle qu'elle avait à assumer, elle s'empressait déjà de les remplir selon la mesure de ses forces. Elle s'occupait de préparer la fondation de Bytown et, bien que la communauté des Sœurs Grises fut, en général, peu disposée en faveur de cette mission, les sœurs rivalisaient de zèle afin de procurer à celles qui allaient partir les choses qui leur étaient nécessaires.
La sœur hospitalière des orphelines, Sœur Bruyère, se distingua entre toutes par l'ardeur et l'intérêt qu'elle montra pour la fondation acceptée. Une des futures fondatrices lui ayant un jour confié la peine qu'elle éprouvait de certaine contrariété relative à son prochain départ: "C'est une croix, chère sœur, lui dit affectueusement Sœur Bruyère, que le bon Dieu vous envoie, et il vous l'envoie parce qu'il vous aime. Et moi aussi, ajouta-t-elle naïvement, je vous aime, et j'aime l'œuvre à laquelle vous allez vous dévouer. Oui, vraiment, je me sens un cœur de mère pour les sœurs fondatrices de Bytown."
Ce cœur de mère, Dieu le lui avait donné parce que Sœur Bruyère, qui ne s'en doutait pas alors, allait être bientôt appelée par l'obéissance à devenir la supérieure et la mère des vaillantes sœurs à l'égard desquelles elle éprouvait ces sentiments de tendresse. Mais rien, en ce moment, ne le faisait encore prévoir.
Au commencement de janvier 1845, Monseigneur Phelan et le révérend Père Telmon, O. M. I., missionnaire à l'unique paroisse que possédait alors Bytown, écrivirent aux Sœurs Grises de Montréal pour les presser de commencer le plus tôt possible l'établissement projeté. Elles le firent et tout paraissait prêt pour le départ des sœurs dont nous avons parlé lorsque, le 10 janvier, Sœur Beau¬bien fut frappée subitement de paralysie et bientôt réduite à l'extrémité.
Le danger imminent auquel l'avait exposée cette première attaque une fois passé, les médecins déclarèrent que cette sœur resterait infirme toute sa vie et n'aurait plus que par intervalles l'usage parfaitement libre de sa raison.
Il fallut donc choisir pour la mission de Bytown une nouvelle supérieure et ce ne fut pas sans peine, car l'opposition qu'avait déjà rencontrée la fondation se ranima à tel point dans la communauté que cette œuvre put sembler un instant compromise de nouveau. Quelques prêtres en qui nos sœurs de Montréal avaient la plus grande confiance virent, dans l'épreuve survenue par la maladie de la Sœur Beaubien, un signe assuré que la fondation de la mission de Bytown n'entrait pas dans les desseins de Dieu. Ils se trompaient, sans doute, mais les voies de Dieu ont quelque chose de si caché qu'on ne saurait leur reprocher une pareille pensée.
Heureusement, leur sentiment ne prévalut pas, spécialement dans l'esprit de la Mère McMullen, car elle fit procéder à une seconde élection, qui n'aboutit pas encore à un résultat satisfaisant. Le conseil choisit une sœur d'une grande vertu, Sœur Fréchette, mais comme on ne voulut point lui faire un commandement d'accepter une charge que son humilité lui faisait regarder comme au-dessus de ses forces, et qu'elle fut laissée entièrement libre de refuser, elle refusa.
Alors seulement, c'est-à-dire à une troisième élection, le Conseil arrêta son choix sur celle qui devait être véritablement la pierre d'assise de la mission de Bytown, Sœur Élisabeth Bruyère. Le 5 février, elle fut nommée première supérieure de cette mission, mais pour trois ans seulement. Il fut convenu que, ce temps expiré, elle pourrait revenir à la maison mère et de la sorte, on allégea le fardeau qu'on lui imposait.
Sœur Bruyère fut grandement surprise et même bien affligée aussi de son élection inattendue. Elle l'accepta cependant sans hésiter, parce qu'elle crut par cet acte rendre service à sa communauté et elle dit alors avec beaucoup d'esprit de foi: "Je n'avais jamais songé à me trouver chargée de cette œuvre aussi importante et difficile, pour laquelle je ne me croyais point de vocation; mais si mes supérieures ne trouvent pas que j'aie de bonnes raisons pour la refuser, je l'accepte. C'est à elles que doit appartenir la prudence; je ne veux me réserver que l'obéissance, dût-il m'en coûter la vie." Voilà bien le véritable esprit religieux.
Les qualités de Sœur Bruyère étaient d'ailleurs déjà si justement appréciées, que M. Quiblier, supérieur du Séminaire de Montréal, dit, en apprenant sa nomination pour Bytown: "Les Sœurs Grises se privent, en faveur de leur nouvelle mission, d'un sujet de très grand mérite qu'il leur eût été bien utile de garder et qui eût fait l'honneur de leur communauté à Montréal." Aussi. M. Larry, prêtre de Saint-Sulpice et confesseur des Sœurs Grises, voulait s'opposer à son départ, mais la Mère McMullen, quelques-unes des plus anciennes sœurs et surtout le saint évêque de Montréal, Monseigneur Bourget, eurent d'autres sentiments. Ils l'encouragèrent: "Partez avec confiance, lui dit le prélat, allez où l'obéissance vous envoie et allez sans crainte."
Dès lors résolue, Sœur Bruyère, dont le caractère était d'ailleurs ferme et très décidé, ne compta plus avec les difficultés et commença à se montrer le soutien, l'appui, la mère, en un mot, des sœurs qu'on lui avait données pour coadjutrices.
Le départ pour Bytown avait été fixé au dix-neuf février. Dès le quinze de ce mois, le révérend Père Telmon, étant arrivé à Montréal, où il venait chercher les sœurs fondatrices, une première et très importante cérémonie eut lieu à la cathédrale. Monseigneur de Montréal offrit le saint sacrifice pour nos premières mères dans la chapelle de l'archiconfrérie du Cœur Immaculé de Marie, et elles eurent le bonheur de recevoir de sa main la sainte communion.
La messe achevée, le Père Telmon fit une touchante homélie sur la parabole du grain de sénevé. Il était impossible de mieux choisir un sujet, et ce fut vraiment un sermon prophétique. Le grain de sénevé est devenu un arbre beaucoup plus grand que le prédicateur ne l'aurait pu penser alors, dans les espérances les plus hardies. L'instruction terminée, le bon Père se rendit au pied de l'autel du Saint-Cœur-de-Marie et prononça, au nom des religieuses missionnaires, un acte de consécration à la sainte Vierge, sous la protection de laquelle il voulait mettre la communauté naissante.
Nos mères prirent leur déjeuner chez les Sœurs de la Providence avec la révérende Mère Gamelin, fondatrice de cette congrégation, puis elles firent le même jour une visite d'adieu aux sœurs de l'Hôtel-Dieu, de la Congrégation de Notre-Dame et du Bon Pasteur, à qui elles ne manquèrent pas de demander des prières pour le succès de la mission qui leur était confiée.
Les trois jours qui restaient encore, avant celui du départ, furent employés à en terminer les préparatifs. Certes, ceux-ci se faisaient au milieu d'émotions douloureuses, car la pensée de la séparation prochaine attristait tous les cœurs; mais, à côté de la peine causée par le sacrifice qu'impose l'obéissance, Dieu verse dans l'âme fidèle des consolations qui enlèvent aux adieux ce qu'ils ont ordinairement de plus amer. "Pourtant, qu'ils sont forts, écrivait alors l'une des fondatrices de la mission de Bytown, qu'ils sont forts les liens formés dans la vie religieuse par une même vocation et cimentés par la charité!"
Le dix-huit février, après la prière du soir, les sœurs qui devaient partir le lendemain firent, à la communauté réunie, les adieux les plus émouvants, pendant lesquels le grand silence ne fut interrompu que par des sanglots étouffés.
Dès cinq heures, le jour suivant, le révérend Père Telmon célébra le saint sacrifice. Les sœurs désignées pour partir avec lui y assistèrent et y reçurent le pain du voyageur. À la messe de communauté, à six heures, toutes les sœurs firent la sainte communion à l'intention des missionnaires et pour la réussite de leur noble entreprise. Enfin l'heure solennelle étant arrivée, l'on se réunit de nouveau dans le cher sanctuaire où l'on récita le Veni Sancte, le Memorare et le Salve Regina. Ensuite, après avoir reçu une dernière bénédiction de Monseigneur Bourget, qui avait daigné venir assister à leur départ, les quatre sœurs montèrent en voiture et disparurent bientôt sur la route.
Pendant le voyage, qui dura deux jours, le bon Père Telmon fut pour elles d'un dévouement incomparable et elles ne rencontrèrent aucune sérieuse difficulté. Elles passèrent la nuit à la Petite-¬Nation, aujourd'hui Plaisance, chez l'Honorable Denis Benjamin Papineau, et le lendemain, le vingt février 1845, elles arrivèrent à Bytown. Elles y étaient attendues avec impatience et on les reçut avec de grandes démonstrations de joie. La plupart des citoyens s'étaient rendus à leur rencontre et leur formèrent un cortège d'honneur composé de plus de quatre-vingts voitures. Quand nos bonnes sœurs firent ainsi leur entrée solennelle dans la ville, la cloche de l'unique église catholique sonnait à toute volée. Ce fut un vrai triomphe. Les RR. PP. Telmon et Dandurand les conduisirent tout d'abord à l'église paroissiale où l'on chanta le Te Deum, le Souvenez-vous et le Sub tuum.
Nos mères se rendirent ensuite au presbytère des missionnaires Oblats où ceux-ci les logèrent trois semaines, la maison qu'on leur préparait, sur la rue Saint-Patrice, n'étant pas achevée. Les bons Pères se retirèrent pour ce temps-là dans des familles qui se firent un plaisir de leur donner l'hospitalité.
Bytown, que nous appellerons désormais Ottawa, bien que la ville n'ait reçu officiellement ce nom qu'en 1858, Bytown était loin d'être la cité que nous admirons aujourd'hui. Les hauteurs qui dominent la vallée de l'Ottawa, au-dessous des Chaudières, n'étaient pas couronnées de ces magnifiques édifices qui charment maintenant tous les regards. Il n'y avait dans toute cette partie qui forme la Haute-Ville que quelques maisons isolées dans le voisinage de la rue Sparks commençant à se dessiner. Aucune construction valant la peine d'être mentionnée: ce n'était, à vrai dire, qu'un grand village assez mal bâti comprenant cette portion de la ville centrale qui avoisine la rue Sussex. L'église catholique était une pauvre bâtisse en bois, située sur le terrain qui se trouve en face de la cathédrale actuelle. Elle était desservie par deux ou trois missionnaires Oblats, les seuls prêtres, à peu près, qu'il y eût à cette époque dans la région du Canada central qui constitue le diocèse d'Ottawa.
La résidence des sœurs était un très modeste logement bâti à une extrémité du jardin actuel de l'évêché. Elles n'attendirent pas d'y être fixées pour se mettre au travail; dès les premiers jours qui suivirent leur arrivée, Sœur Thibodeau commença à visiter et à soigner les malades.
Notre chère Mère Bruyère se mit, dès le trois mars, avec Sœur Rodriguez, à donner l'enseignement aux jeunes Canadiennes et aux Irlandaises d'Ottawa. La maison d'école n'était véritablement qu'un hangar en bois, séparé par une cour assez spacieuse de la maison que les sœurs devaient occuper quelques jours plus tard.
Elles eurent tout de suite cent vingt élèves, demeurées pour la plupart, jusque-là, dans une ignorance incroyable, et presque sans éducation de famille.
Enfin, le dix mars, nos premières mères prirent solennellement possession de leur couvent de la rue Saint-Patrice. Elles ne possédaient encore presque aucun ameublement. Nos anciennes ont raconté souvent, en souriant, que le jour même de leur installation, après que le Père Telmon eût célébré la sainte messe dans leur chapelle, il fallut, pour servir le déjeuner de pain et de beurre de la communauté, prendre la porte d'une des chambres et la fixer sur des tréteaux. Longtemps ces chères mères furent réduites à une pauvreté qui eût été un objet d'envie pour des Franciscaines ou des Carmélites. Elles ne manquèrent jamais cependant du nécessaire, c'est-à-dire d'un pain, plus ou moins noir, car la Providence veillait et elles auraient pu écrire comme la Vénérable Mère d'Youville: "Toujours à la veille de manquer de tout, nous ne manquons jamais du moins du nécessaire; j'admire chaque jour la divine Providence qui veut bien se servir de si pauvres sujets pour faire quelque petit bien."
Au reste, on ne saurait dire jusqu'à quel point la nécessité les rendait ingénieuses. Pendant près d'un an, elles surent arranger les choses de manière à faire d'une seule et même pièce, la salle de communauté, le réfectoire et le dortoir. Chaque soir, on disposait les matelas sur les tables et celles-ci se trouvaient transformées en couchettes. Avait-on besoin d'un chandelier, on perforait un bout de planche et pourvu qu'on eût une chandelle à mettre dans le trou, on n'en demandait pas davantage. On s'asseyait sur ses talons, faute de chaises; on se faisait un breuvage avec de l'orge grillée, ou si l'orge grillée manquait, on buvait de l'eau claire, tout simplement.
La première et principale œuvre de nos mères fut l'école où notre mère Bruyère se chargea des élèves qui parlaient le français, et Sœur Rodriguez, des Irlandaises. Bientôt, cependant, la supérieure devint plus libre, car il arriva de Montréal une novice, Sœur Rivet, qui la remplaça à la classe.
À cette première œuvre de dévouement, nos sœurs ne tardèrent pas à en ajouter d'autres. Ainsi, au commencement de juin 1845, le zélé Père Telmon, curé de la paroisse, établit deux congrégations de dames de la charité; l'une, de dames canadiennes, l'autre, de dames irlandaises et une congrégation d'enfants de Marie, pour les jeunes filles. Les sœurs eurent, en partie, la direction de ces confréries. Comme dans leur première réunion, les dames de la charité avaient partagé la ville en plusieurs quartiers qu'elles devaient visiter régulièrement, Mère Bruyère prit pour sa part un de ces quartiers, et chaque jour, elle allait en faire l'inspection, portant au bras, pour les pauvres, un panier rempli de provisions.
On a vu combien les sœurs étaient à l'étroit dans leur première maison; aussi était-elle à peine achevée, que l'on commença à construire à côté une allonge assez considérable, à deux étages, avec mansardes. Celles-ci avaient été bâties de manière à former une chapelle gothique, que l'on trouva splendide en quittant le premier, vraiment misérable petit oratoire.
L'allonge ne put être occupée qu'à l'automne; mais déjà nos bonnes sœurs avaient commencé, au mois d'août, à recevoir des malades. On avait disposé en leur faveur de la plus grande pièce et ce fut là le premier hôpital d'Ottawa. Il resta le seul jusqu'en 1847, époque où l'on construisit, pour abriter les émigrés irlandais, un asile en bois sur le terrain compris aujourd'hui entre notre maison mère et le nouvel hôpital.
Notre Mère reçut aussi, dans l'été de 1845, la première orpheline que nous avons recueillie. C'était une pauvre enfant de quelques mois seulement que le bedeau avait trouvée, enveloppée dans une taie d'oreiller, sur le plancher de la sacristie. Notre bonne mère conserva toujours pour elle un intérêt particulier.
La ferveur était grande alors; on ne savait point compter avec les difficultés, avec ses répugnances. On se dévouait sans réserve. Mère Bruyère voulait donner l'exemple en tout et, bien que sa santé fut délicate, elle aidait ses sœurs dans les travaux les plus rudes, comme le blanchissage du linge, qui se faisait ordinairement à la rivière, le repassage et tant d'autres besognes. Après avoir, durant la journée, fait la classe et visité les malades, elle aidait le soir à faire le ménage, à balayer ou à laver le plancher.
Mais ce fut surtout à l'occasion du typhus de 1847 que la charité de nos mères parut avec un éclat incomparable. Au printemps de cette année, un nombre considérable d'Irlandais, chassés de leur pays par la famine, s'embarqua pour le Canada. Malheureusement, la plupart emportaient avec eux le germe d'une maladie terrible, le typhus. Beaucoup moururent pendant la traversée, mais le plus grand nombre vint apporter sur les rives alarmées du Saint-Laurent et de l'Ottawa, le dangereux fléau de la peste.
Le cinq juin 1847, fête du Sacré-Cœur de Jésus, nos sœurs reçurent quelques-uns de ces malheureux émigrés, et, à partir du onze de ce mois, la situation devint pour elles pleine d'embarras; jusqu'à la fin d'août, il ne se passa guère de journée où elles ne virent arriver plusieurs de ces malades, jusqu'à dix-neuf le même jour. Un certain nombre put être admis dans le nouvel hôpital qu'on venait à peine d'achever; les autres durent être soignés dans des tentes militaires que le gouvernement donna et que l'on fixa sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui l'Hôpital Général.
Il est presque impossible de se faire une juste idée de la misère à laquelle se trouvaient réduits les pauvres gens auxquels nos sœurs eurent à prodiguer leurs soins, et il ne l'est pas moins de dire la générosité qu'elles montrèrent dans ces pénibles circonstances. Elles étaient peu nombreuses encore. Il n'y avait eu jusqu'alors qu'une seule profession: celle de Sœur Rivet; six novices pourtant approchaient du terme de leur probation, mais avec nos fondatrices et quelques postulantes, c'était tout notre personnel. On ferma les écoles et toutes les sœurs, tant novices que professes, rivalisèrent de zèle et d'ardeur au service des typhoïdés. Ce dévouement était d'autant plus nécessaire que ces pauvres gens se trouvèrent bientôt réduits à un abandon complet. La peur avait gagné presque tous les cœurs. Les voituriers qui amenaient les malades à notre maison ou à l'hôpital osaient à peine y toucher. Il fallait souvent que nos sœurs les descendissent de voiture et elles étaient, après cela, seules pour les soigner, panser leurs plaies, veiller sur eux jour et nuit. On les laissa surtout dans le plus complet isolement à partir du moment où l'on eût appris que l'une d'elles était tombée malade, le deux juillet.
Malgré cela, les sœurs, à l'exemple de notre chère Mère Bruyè¬re, continuèrent à se sacrifier. La plupart étaient jeunes, quelques-unes n'ayant que seize ou dix-sept ans. Celles-ci toutefois ne furent pas moins courageuses que leurs aînées. Les sœurs en vinrent jusqu'à ensevelir de leurs mains les infortunés enlevés par l'épidémie; elles les déposaient dans les cercueils et les portaient au corbillard qui les emportait. Toutes nos sœurs furent malades successivement. Avant d'être encore rétablies, celles qui étaient tombées les premières durent remplacer celles que le fléau avait épargnées plus longtemps, mais qu'il avait enfin frappées.
Notre mère fondatrice fut réduite à la dernière extrémité; elle reçut les derniers sacrements et pendant quelques jours on attendait sa mort d'heure en heure. On estime qu'à Ottawa seulement, quatre cents personnes succombèrent pendant l'été de 1847. Montréal passait alors par la même épreuve. À la demande des Sœurs Grises de cette ville, notre charitable Mère Bruyère leur envoya, pour les aider pendant un an, Sœur Phelan qui venait de faire profession. Enfin le fléau s'arrêta et, à l'automne de 1847, nos sœurs reprirent leurs écoles.
Le 17 septembre, notre mère recueillit dans des salles de l'hôpital tous les enfants à qui le typhus venait d'enlever leurs parents. On reconnaît encore là son grand cœur.
C'est à l'année 1847 qu'il faut reporter la création du diocèse d'Ottawa. Par un décret du neuf juillet de cette année, le révérend Père Guigues, supérieur des Oblats de Marie Immaculée en Canada, fut choisi pour devenir le premier évêque de ce diocèse, formé d'une partie des diocèses de Kingston et de Montréal; mais il se passa plus d'un an avant que le nouvel élu prît possession de son siège. En juin 1848, il écrivait à notre fondatrice pour se recommander aux prières de la communauté et lui dire combien il était heureux de voir établie dans le diocèse qu'il allait avoir à gouverner, une communauté de ferventes religieuses dont le concours lui serait précieux pour faire le bien. Le sacre de Monseigneur Guigues eut lieu dans la cathédrale actuelle d'Ottawa, le trente juillet 1848. Toute la communauté des Sœurs Grises assista à cette imposante cérémonie de la consécration du premier évêque d'Ottawa, lequel fut toujours pour nous un véritable père.
Cependant depuis fort longtemps, Mère Bruyère sentait la nécessité de construire un couvent qui répondît mieux aux besoins de la communauté que la chétive maison de la rue Saint-Patrice. Déjà, pendant l'épidémie, notre mère avait fait bâtir sur le terrain de l'hôpital actuel, acheté pour nous, en 1848, par le R. P. Telmon, une logette en bois où nos sœurs se retiraient pour se reposer et qu'on appelait "Nazareth". Après la cessation du fléau, cette retraite fut convertie en une chapelle dédiée à Notre-Dame du Bon-¬Secours. Le révérend Père Ryan la bénit et y offrit la première fois le saint sacrifice de la messe, le vingt-deux mai 1849.
À cette époque, notre chère mère Bruyère, toujours pleine de confiance en la divine Providence, avait fait jeter les fondements de notre couvent actuel (1932) dont la première pierre avait été bénite le trente et un mars 1849. Les ressources, toutefois, étaient si bornées qu'elle comprit bien la nécessité d'un secours tout spécial de Dieu pour mener à bonne fin une entreprise si considérable. Elle fit donc solennellement, dans notre chapelle de Notre-Dame du Bon-Secours, le vœu que, chaque année, la communauté entière ferait une neuvaine pour la conversion des pécheurs, en préparation à la fête de la Purification de la sainte Vierge si, dans le cours de l'année suivante, l'on pouvait entrer dans le nouveau couvent. Elle y ajouta la promesse de faire peindre un tableau aussi beau que les moyens le lui permettraient, du mystère de la Présentation de Jésus au temple.
Pour hâter les travaux, la supérieure et ses sœurs portaient des pierres aux maçons, dans leurs tabliers parfois. Ces deux derniers faits font penser aux exemples de la Vénérable Mère d'Youville.
Le secours divin que notre mère demandait avec tant d'esprit de foi lui vint à propos et, le trois juin 1850, nos sœurs prirent solennellement possession de notre maison actuelle. Monseigneur Guigues, accompagné de tous les prêtres de la ville, se rendit processionnellement à la résidence des sœurs, rue Saint-Patrice et, de là, les religieuses furent conduites par le clergé, avec leurs pensionnaires à leur nouveau couvent dont le prélat fit la bénédiction. La communauté se composait alors de neuf professes, outre les sœurs venues de Montréal pour la fondation, de deux novices et de cinq postulantes.
Nous venons de parler, pour la première fois, de pensionnaires. Au mois de décembre 1848, notre mère avait demandé aux autorités des Sœurs Grises de Montréal la permission d'établir un pensionnat à Ottawa et avait exposé les graves motifs qui rendaient cette œuvre nécessaire pour nous. Le Conseil de la maison mère de Montréal craignit de prendre la responsabilité de cette permission et déclara s’en rapporter sur ce point à la décision de Monseigneur Guigues, à qui il conférait tout pouvoir en cette question, ainsi qu'on peut le voir par une lettre de la Mère Coutlée, alors supérieure de la maison de Montréal. Monseigneur Guigues, bien à même de constater l'urgence de l'œuvre du pensionnat, décida, sans hésiter, que nos sœurs devaient l'inaugurer aussitôt que possible, et celles-ci acceptèrent cette décision comme l'expression de la volonté de Dieu. Elles reçurent leurs premières pensionnaires en septembre 1849.
Mais cette œuvre, comme toutes celles que Dieu bénit, prit naissance dans les épreuves et dans de rudes sacrifices. Pour faire place aux jeunes filles qui nous vinrent, alors que nous étions encore dans notre première maison, il fallut leur abandonner la salle des exercices et le réfectoire de la communauté; les novices cédèrent leur dortoir et se retirèrent dans un pauvre logis voisin, où elles eurent beaucoup à souffrir de l'humidité et du froid.
Lorsque, l'année suivante, nos sœurs se furent installées dans notre couvent actuel, la situation devint plus tolérable sans que, toutefois, elle fût encore ce qu'on aurait pu désirer, car l'édifice était loin d'être terminé. Les étages supérieurs ne furent habitables que longtemps plus tard et la toiture de ferblanc, due à la générosité de notre bienfaiteur, Monsieur Joseph Larocque, ne fut posée qu'en 1857.
Notre pensionnat est resté à la maison mère jusqu'en 1869. En cette dernière année, il fut transféré dans de vastes bâtiments que la communauté acheta sur la rue Rideau et auxquels on a encore ajouté une aile superbe. Le développement qu'avait pris cette institution avait rendu ce changement de local indispensable.
De 1850 à 1854, notre congrégation et les œuvres déjà commencées s'affermirent, sans se développer beaucoup. Une première mission cependant fut établie au mois de juin 1851, à Saint-André, paroisse du diocèse de Kingston, mais elle dut être abandonnée après trois ans d'essai.
Au reste, Mère Bruyère montrait déjà le zèle qui l'anima toujours pour répondre aux besoins qu'on lui exposait. En 1853, sur la demande de Monseigneur Taché, elle fit partir pour la Rivière Rouge une de ses filles, Sœur Curran, dite d'Youville. Deux ans plus tard, elle envoya encore à la même mission lointaine, les sœurs Sainte-Thérése et Sainte-Marie; cette dernière seulement nous est revenue.
Nous voyons encore dans les lettres administratives de 1865 et 1866, que sur les instances du R. P. Gaudet, ancien chapelain de la communauté devenu supérieur des Oblats au Texas, il avait été convenu que nous irions fonder un établissement à Matamoras, ville du Mexique, sur la frontière du Texas. Ce projet ne put aboutir, mais ce ne fut pas manque de bonne volonté de la part de notre mère.
Le quatre septembre 1854, eut lieu le détachement définitif de la mission d'Ottawa d'avec la communauté de Montréal, fait qui causa beaucoup de peine et d'anxiétés à la chère fondatrice. Les intérêts différents des deux congrégations, la diversité des œuvres, surtout celle de l'enseignement de la jeunesse dans les écoles et les pensionnats, les difficultés des communications, motivèrent cette séparation jugée nécessaire même par les autorités ecclésiastiques. Elle semblait voulue de Dieu. Mais on voit, par la correspondance de Mère Bruyère, qu'elle ne pourrait, sans injustice, être rendue responsable de cet événement, précipité par des circonstances incontrôlables. Il était certes fort pénible pour les sœurs venues de Montréal, de prononcer ce Fiat.
Après avoir pris les conseils de l'évêque d'Ottawa et des prêtres les plus capables de la diriger, notre mère songea alors à donner aux Sœurs d'Ottawa des constitutions spéciales parce que celles des Sœurs Grises de Montréal ne répondaient pas à ses vues sur différents points ni aux besoins des œuvres nouvelles que nous avions adoptées. Elle rédigea ces constitutions, en 1855 et 1856, pour les mettre ensuite à l'essai. Elles furent lues à la communauté et expliquées ensuite en détail pendant la retraite générale de 1856. Elles furent trouvées remplies de sagesse, de prudence et propres à former de parfaites religieuses. Toutefois, notre mère mourut sans pouvoir y apporter les modifications qu'avec l'expérience, elle y avait jugées nécessaires et sans voir l'approbation de ces règles qui lui tenaient tant au cœur. C'est Dieu qui dispose des moments et des influences nécessaires à ses desseins ici-bas.
Le onze décembre 1856, eurent lieu des élections générales en conformité avec les constitutions; elles ne furent faites que pour deux ans, temps d'épreuves assigné par Monseigneur Guigues. Le vingt-cinq février 1858, les sœurs de Bytown, anticipant la date de la démission de leur fondatrice, se réunirent sous la présidence du R. P. Telmon, O. M. I., supérieur de la communauté, assisté par les Pères Dandurand, O. M. I. et Mulloy, et elles réélurent Mère Bruyère pour cinq ans. Elles transmirent l'acte de cette élection à la supérieure de Montréal avec prière de l'accepter, d'autoriser leur mère à reprendre la charge de supérieure et même de le lui commander au besoin. Mère Bruyère se rendit à Montréal en attendant la décision du conseil qui, le deux février 1858, laissa la bonne religieuse libre de retourner à Bytown ou de rester à Mont¬réal; mais l'un ou l'autre parti devait être pris pour toujours.
Mère Bruyère était encore indécise quand Monseigneur Bourget, dont les sœurs de Bytown avaient sollicité la précieuse influence, confirma leur élection du vingt-huit février et ordonna à la fondatrice de partir sans délai pour son poste, ce qu'elle fit immédiatement.
FONDATIONS ET OEUVRES DIVERSES
Nous n'avions encore, à cette époque, que deux maisons: la maison mère et l'académie de Buffalo, fondée en septembre 1857. Mais bientôt, notre congrégation allait commencer à s'étendre. Pendant que la ville grandit, le nombre des catholiques s'accroît considérablement et le vénérable évêque d'Ottawa, Monseigneur Guigues, établit partout de nouvelles cures. Durant ce temps aussi, le noviciat nous formait quantité de jeunes religieuses qui brûlaient de porter par tout le diocèse et même au-delà, les fruits de leurs travaux et de leur dévouement.
Ottawa eut bientôt un collège dirigé par les Oblats de Marie Immaculée et successivement, cinq paroisses: celles de Saint-Joseph, de Saint-Patrice, de Saint-Jean-Baptiste et de Sainte-Anne.
Quelques-unes de nos sœurs furent envoyées au collège, à l'automne de 1861, pour y prendre soin de l'infirmerie, de la lingerie et de la cuisine.
L'académie Sainte-Marie, dans la paroisse Saint-Patrice, à la Haute-Ville, fut ouverte le quinze septembre 1865.
L'Orphelinat Saint-Joseph, près de notre maison mère, commença le vingt-six décembre de la même année; l'Orphelinat Saint-¬Patrice, en 1866. D'abord établi à Saint-Patrice, il fut ensuite transféré près de l'église Saint-Patrice, où il se trouve actuellement.
L'Hospice Saint-Charles, pour les personnes âgées, a été ouvert le premier septembre 1871.
L'école de la Sainte-Famille, dans la paroisse de Saint-Jean-Baptiste reçut les élèves le quatorze janvier 1873, et celle de la paroisse Sainte-Anne, le trente novembre de la même année.
Le pensionnat fut transporté, le premier septembre 1869, dans la paroisse Saint-Joseph, sur la rue Rideau, et placé sous le vocable de Notre-Dame du Sacré-Cœur.
Les écoles de la paroisse de Notre-Dame, les premières que nous ayons eues en réalité, furent localisées sur la rue Cumberland, où elles étaient connues sous le nom d'école Notre-Dame.
En 1864, on commença l'hôpital actuel où, dès la fin de l'année suivante, les sœurs purent recevoir quelques malades. Les travaux ne furent achevés qu'en 1866. Monseigneur Guigues avait été, avec M. Joseph Larocque, l'un des grands bienfaiteurs de cette œuvre pour laquelle il avait donné deux mille dollars. Le dix-neuf mars 1866, il bénit solennellement le nouvel établissement et mit l'hôpital sous le patronage de Saint-Joseph, dont on célébrait la fête ce jour-là.
Près de la ville, nous avions trois écoles: celle de Hull, ouverte en 1869; celle de la Gatineau, le premier septembre 1872; celle de Rochesterville, le quatorze janvier 1873.
En dehors de la ville et du diocèse d'Ottawa, nous comptions, à part le couvent des Saints-Anges de Buffalo, le couvent d'Youville de Plattsburg, N.-Y., fondé le vingt octobre 1860; celui de Notre-Dame de la Victoire, à Ogdensburg, N.Y., le vingt-huit août 1863 et l'académie du Sacré-Cœur, en cette même ville, au mois d'août 1873; la mission de Notre-Dame de la Merci, à Aylmer, le vingt-¬six août 1867; celle de Notre-Dame du Bon-Secours, à Montebello, le six septembre 1867; celle de Marie-Immaculée, à Pembroke, le treize mai 1868; celle de Saint-Claude de Témiscamingue, le deux octobre 1868; celle de Saint-Laurent, à Buckingham, le vingt-trois août 1869; celle de Notre-Dame du Désert, à Maniwaki, le vingt et un juin 1870; celle de Saint-François de Sales, à la Gatineau, en septembre 1872; l'académie Sainte-Marie, à Medina, N.Y., le onze novembre 1872; le couvent d'Eganville, le vingt-neuf août 1873; enfin, celui de Saint-François-du-Lac, au diocèse des Trois-¬Rivières, le vingt-trois septembre 1875.
Une fondation nouvelle était acceptée pour le mois d'août suivant, à Mattawa, en haut de l'Ottawa.
À la mort de notre bien-aimée mère Bruyère, le cinq avril 1876, le nombre des sœurs professes de la congrégation était de cent qua¬tre-vingt-neuf et celui des novices, de quarante-cinq. Celui des élèves admises dans nos pensionnats et dans nos écoles était de trois mille cinq cent quarante et un.
Les personnes secourues dans nos différentes maisons de charité formaient un total de sept cent quatre-vingt-dix-huit.
Aux chapitres généraux tenus en 1863, 1868, et 1873, notre mère fut toujours réélue supérieure générale, par suite de circonstances exceptionnelles.
VOYAGE EN FRANCE
Le vingt-huit août 1861, Mère Bruyère partit avec Sœur Marie de la Nativité, pour un voyage en France, qui avait un double but: l'un, d'améliorer sa santé fortement menacée, et cela, sur l'avis des médecins; l'autre, de s'occuper d'un projet qu'elle avait formé d'affilier notre congrégation à celle de la Sainte-Famille, dont la maison mère est à Bordeaux. Ce dernier dessein n'était pas dans les vues de Dieu et il ne réussit pas. Notre mère visita plusieurs communautés pour y prendre informations; elle rencontra un Monsieur Bruyère, son cousin, qui avait une sœur carmélite à Avignon et une autre chez les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, à Toulon.
Elle revint à Ottawa, le deux février 1862, heureuse de revoir ses filles et ses enfants qui avaient trouvé son absence longue, comme le témoignent les couplets chantés à son arrivée par les élèves:
Bonne Mère,
Notre prière
Est que Jésus
Si loin ne t'envoie plus.REFRAIN
Vive! Vive! Dans ce beau jour,
De notre Mère, fêtons le retour.Des rives de la France,
Mère, te voilà de retour.
Ta douce présence
Réjouit ce séjour.VERTUS DE NOTRE CHÈRE MÈRE BRUYÈRE
Nous avons jusqu'ici vu notre vénérée Mère Fondatrice se mettre comme instrument entre les mains de Dieu pour créer partout des œuvres de charité et de dévouement. Nous aimerons maintenant à la contempler dans un autre tableau, celui des vertus dont elle nous a donné des exemples souvent héroïques, il nous semble.
Celle de ces vertus qui nous paraît devoir être proposée avant toute autre au souvenir et à l'imitation de ses filles, est sa charité spécialement à l'égard des malheureux. Son cœur, sensible à l'excès, était ému de la plus vive compassion en présence de la douleur et de l'infortune. Les pauvres honteux, les malades abandonnés, excitaient tout particulièrement son intérêt. En 1847, pendant le typhus, ayant vu qu'on était réduit à faire coucher les malades sur la terre nue, elle fit donner pour eux toutes nos couchettes, en commençant par la sienne. "Rappelez-vous, mes chères filles, nous disait-elle à la fin de la retraite de 1872, rappelez-vous que, du moment que nous perdrons l'amour des pauvres, nous perdrons notre esprit propre. Il est vrai que quelques-unes pourraient penser ou dire: "Nous enseignons." - Oui, c'est aussi notre œuvre, mais nous l'acceptons afin qu'elle nous aide pour notre œuvre principale, le soin des malades et des pauvres. Soyez disposées à servir les pauvres, si on vous en chargeait, aussi bien que vous l'êtes à enseigner. Aimez donc les pauvres!"
Pour eux, elle avait des attentions de mère. Ainsi, elle avait ordonné que, chaque jour, à dix heures et demie, la cloche extérieure annonçât la distribution de la soupe. Tous ceux qui se présentaient avaient droit à un bol de potage bouillant. Elle avait voulu aussi qu'une sœur se tînt constamment à la disposition des pauvres. Le nombre de religieuses était fort restreint: n'importe, il fallait que Notre-Seigneur trouvât toujours chez les Sœurs Grises l'accueil compatissant auquel il avait droit.
Notre mère voulait que la charité régnât dans la communauté. Elle nous disait donc: "Aimez-vous les unes les autres." "Aimez et respectez votre supérieure générale, ce n'est pas pour moi que je parle; je ne vivrai pas toujours; mais c'est afin que vous conserviez l'esprit d'union qui doit exister à la maison mère. Et encore: Personne n'ignore, mes chères sœurs, que la charité est notre vertu spéciale; or, notre charité doit consister à nous aimer comme Notre-Seigneur nous a aimées. Nous devons nous aimer en Dieu, et ce n'est pas aimer ainsi que de n'aimer que celles qui nous sont agréables, à cause de leurs qualités naturelles. Il faut aimer toutes ses sœurs, n'en excepter aucune, n'en mépriser aucune. Voyez: nous nous asseyons tous les jours à la même table; nous mangeons le même pain spirituel, la sainte Eucharistie; nous travaillons pour recevoir la même récompense; nous aurons toutes le bonheur de voir Dieu, je l'espère, mais celles qui auront été plus fidèles à pratiquer cette belle vertu de charité, auront un plus haut degré de gloire."
Pour en produire les actes, notre mère n'avait qu'à suivre la pente de son cœur et elle aurait eu même à se mettre en garde contre une tendance qui l'empêchait d'être assez défiante pour qu'on ne pût se servir contre elle de ruse et de dissimulation.
On a toujours remarqué que c'était chez elle une disposition habituelle de regarder tous les objets à son usage comme devant être remis à quiconque en aurait besoin. Un jour, une sœur venant lui exposer qu'une pauvre femme demandait une paire de chaussures, notre mère répondit: "Voyez à mon armoire et donnez-lui les miennes." Jusqu'à sa mort, ce fut pour elle un vrai bonheur de se dessaisir de quelque objet en faveur de ses sœurs ou d'autres personnes, si elle le pouvait, conformément aux règles de la sainte pauvreté.
Elle avait l'esprit de foi à un haut degré; aussi nous recommandait-elle de faire toutes nos actions en esprit de foi; de demander à Dieu tous les jours d'augmenter sans cesse en nous le don précieux d'une foi vive et pratique, sans lequel nous sommes privées d'une foule de mérites, c'est-à-dire, de trésors précieux.
Cette même foi lui faisait porter un grand respect à tout ce qui concernait le culte et à nous exhorter fortement à ne parler jamais qu'avec une sorte de vénération des personnes consacrées à Dieu, non seulement de nos sœurs, à qui nous devons première considération et affection, mais aussi des religieuses des autres communautés. Nous devons, disait-elle, honorer grandement tous les religieux, toutes les religieuses, parce qu'ils font du bien dans la sainte Église, et travaillent à la plus grande gloire de Dieu.
À plus forte raison, voulait-elle qu'on ne parlât jamais qu'avec le plus profond respect des prêtres et surtout des évêques: "Regardez les évêques comme d'autres Jésus-Christ et que l'on ait toujours pour eux la déférence la plus complète, la plus parfaite obéissance."
Il était juste qu'elle manifestât spécialement ces sentiments à l'égard de Monseigneur Guigues qui avait toujours été si généreux pour la communauté. Aussi, dès que, à la fin de 1873, ce vénérable prélat fût atteint de la maladie qui l'enleva deux mois plus tard, notre chère mère fit demander comme une faveur que deux de nos sœurs fussent admises à lui donner les soins qu'elles pouvaient lui offrir dans son état de souffrance. Deux de nos sœurs furent en effet au chevet de l'auguste malade jusqu'à son décès qui arriva le huit janvier 1874.
Mais la foi ne saurait être solide et se manifester dans tous les détails de la vie, si elle n'allait souvent s'alimenter aux sources de la vraie piété: la prière, la méditation, l'habitude de la présence de Dieu. "Plusieurs se plaignent de la difficulté de méditer, disait-elle un jour, c'est qu'elles ne pensent point assez au bon Dieu. Si vous prenez la résolution de lui offrir toutes vos actions, vos peines, vos contrariétés, vous vous sentirez plus portées à vous entretenir avec lui dans l'oraison. C'est ainsi que l'on acquiert le recueillement, l'esprit intérieur qui doit être l'âme de la vie religieuse. Il faut faire son bonheur de penser à Dieu. Il y a des sœurs qui négligent leur oraison et de là vient qu'elles perdent l'habitude de réfléchir sur elles-mêmes. Elles font passer leurs exercices après le travail dont elles sont chargées. Eh bien, leur journée est perdue. Elles se sont peut-être beaucoup fatiguées, mais inutilement, car elles ont oublié de travailler pour le bon Dieu. Elles ont négligé de prier."
À ces vertus qu'elle cultivait avec énergie et persévérance, elle voulait qu'on joignît l'humilité, beaucoup de douceur, d'amour pour la régularité et l'obéissance; elle nous recommandait enfin l'esprit de famille, l'esprit de communauté, cette disposition de l'âme qui fait qu'on s'oublie soi-même pour rechercher en toute circonstance, les intérêts de la congrégation, lesquels d'ailleurs, sont aussi les nôtres et ceux de Dieu lui-même.
La chère fondatrice cherchait Dieu en toutes choses et l'aimait par-dessus tout. Elle garda avec un soin jaloux comme un précieux héritage reçu de la Vénérable Mère d'Youville, deux dévotions particulièrement chères à toutes les Sœurs Grises: l'une à la divine Providence, l'autre au Père Éternel.
La divine Providence! Elle savait en obtenir les plus précieuses faveurs. Un soir, Sœur Raizenne, chargée des orphelins, vient lui dire qu'il n'y a plus de pain. Que faire pour le déjeuner du lendemain? Mère Bruyère se recueille un instant, puis doucement dit à la religieuse: "Retournez chez vous, mon enfant, le bon Dieu y pourvoira." À neuf heures, une voiture chargée de gros pains s'arrêtait à la porte de l'orphelinat. Celui qui nourrit les passereaux avait entendu la prière de sa servante et l'avait exaucée.
La pureté d'intention de la bonne mère la mettait au-dessus des jugements humains dont elle ne s'occupait guère pourvu qu'elle eût l'approbation de Dieu. Une épidémie de variole s'étant abattue sur Ottawa, les autorités municipales étaient aux abois lorsque, sur la proposition des sœurs, elles consentirent à tolérer un hôpital d'urgence, dans la cour même du couvent. Seulement il fallait tenir la chose à peu près secrète. Les religieuses et les employés de cet hôpital demeurèrent en séquestre pendant plus de deux ans. Un jour que l'aumônier revenait de sa visite aux malades, il fut arrêté dans la rue par une personne qui lui montra un journal dont le principal article contenait une grossière tirade contre les Sœurs de la Charité, les accusant de ne prendre aucun souci de l'épidémie qui régnait. "Est-ce vrai, dit ce monsieur, que les sœurs ne veulent pas soigner les picotés?" Le chapelain retourna sur ses pas pour savoir si l'on pouvait répondre à cette injure. Mère Bruyère dit: "Non, mon Père, laissez-les dire. Dieu nous voit."
Notre mère attachait beaucoup d'importance à certaines pratiques établies dans la communauté par nos saintes règles, telles que la retraite du mois et certaines dévotions que les besoins de l'Église et de la congrégation lui inspiraient.
Elle aimait l'Église dont les épreuves, qui sont celles du Souverain Pontife, étaient pour elle une source de peines très vives. Elle pleurait au récit des malheurs du saint Pape Pie IX, exilé et dépouillé des antiques possessions romaines. Pendant plusieurs années, elle prescrivit que le chapelet de règle fût offert par la communauté à l'intention du Saint-Père. Elle nous engageait à faire de temps à autres quelques mortifications pour obtenir le triomphe de la religion. "Même quand vous vous éveillez la nuit, disait-elle, récitez pour cela un Ave Maria."
Cette compassion lui faisait accepter volontiers les épreuves de sa congrégation et elle nous disait: "On ne fait pas de bien sans qu'il en coûte. L'Église est persécutée, il faut nous tenir prêtes à essuyer comme elle les accusations les plus malveillantes et tout le feu de la calomnie."
Parlerons-nous enfin des vues saintes et larges de Mère Bruyère dans l'éducation de la jeunesse? Elle voulait élever les enfants dans le sens profond et vrai que donnent à cette expression, en s'inspirant des livres sacrés, Mgr Dupanloup et d'autres écrivains de sa trempe. Elle exhortait les sœurs à développer dans les jeunes filles le sens du devoir, à cultiver, en même temps que les sciences nécessaires ou utiles à la vie, les dons naturels qu'elles possédaient, toujours cependant, pour la gloire de Dieu et le bien des âmes.
Il fallait s'ingénier à redresser les caractères dans la douceur du Christ, mais sans faiblesse et molle condescendance. Elle demandait de l'initiative et non de la routine.
Les congrégations d'Enfants de Marie et de l'Ange gardien, les processions solennelles dans le jardin ou dans la maison, en l'honneur de la Vierge Immaculée, l'assistance aux cérémonies de la chapelle, contribuaient à faire croître dans les cœurs les aspirations les plus élevées de la piété.
Aussi, nombreuses sont les élèves qui ont voulu associer leur vie à celle de leurs anciennes maîtresses et travailler avec elles dans le champ du sacrifice et du dévouement. Mère Bruyère a été beaucoup aimée et plus d'une enfant cherchait à se trouver sur son passage pour être favorisée de ce doux sourire où se dessinait la bonté d'un cœur maternel et du regard bienveillant de ses grands yeux gris. Une belle voix donnait un charme particulier à sa conversation sérieuse, mais animée, à laquelle la Vie des Saints et l'Histoire de l'Église fournissaient des sujets variés et intéressants. Les événements contemporains y avaient aussi leur part, pourvu qu'ils fussent de nature à susciter de salutaires réflexions et à stimuler le zèle qui brûle toujours dans un cœur vraiment religieux.
MALADIE ET MORT DE NOTRE FONDATRICE
La santé de notre mère avait toujours été débile bien que de constitution, elle parût assez forte et c'était sa rare énergie qui la soutenait d'ordinaire dans l'accomplissement de tous les devoirs de sa charge. De tout temps, elle fut fatiguée par des insomnies presque continuelles. Au reste, elle n'avait pas coutume de se plaindre; elle portait généreusement sa croix et, dans la longue maladie qui finit par l'emporter, sa patience fut vraiment admirable.
Ce fut au commencement du mois d'août 1875, qu'elle fut atteinte de ce mal qui prit tout de suite un caractère inquiétant. Notre chère mère revenait d'un voyage aux États-Unis; elle était allée jusqu'à Buffalo et, malgré une tumeur très douloureuse qu'elle avait au côté, elle avait fait la visite de l'Académie des Saints-Anges avec autant de zèle et de dévouement que si elle eût été en pleine vigueur. Dans la crainte même de malédifier, elle était descendue chaque jour avec nos sœurs à la chapelle et au réfectoire. Mais de retour à Ottawa, ses forces l'abandonnèrent complètement et, le cinq août, elle fut obligée de se mettre au lit.
À partir de ce moment, l'hypertrophie du cœur ne cessa de progresser et de faire appréhender une mort prochaine que ses filles s'efforçaient de retarder, à force de soins et de prières. Les jours d'un fécond holocauste touchaient à leur fin. "Dieu, dit saint Jean de la Croix, donne aux chefs des familles religieuses les richesses et les grandeurs de sa grâce en rapport avec les destinées providentielles de leur postérité spirituelle appelée à hériter de leur doctrine et de leur esprit." (Vive Flamme)
Ces grâces riches et grandes, visibles dans l'extension de sa congrégation et dans les succès de ses travaux pour le salut des âmes, Mère Bruyère les avait méritées par des épreuves constantes dont le pourquoi n'avait souvent de réponse que dans les décrets du ciel et pour lesquelles elle avait maintes fois constaté l'impuissance des consolations humaines.
En outre, son cœur, foyer de sa charité, avait beaucoup souffert de tout ce qui affligeait ses filles et pour chacune des vingt-cinq sœurs qui l'avaient précédée dans la tombe, elle avait offert à Dieu, avec ses larmes, comme, Marie sur le Calvaire, une angoissante oblation. Elle avait gémi sur les infidélités de celles qui avaient trompé sa confiance; elle avait pleuré les fautes dont elle avait été témoin, tout en se réjouissant des vertus qu'elle voyait se développer dans ses filles en Jésus-Christ.
Il est vrai que cette parfaite religieuse connaissait bien le prix du sacrifice et que de Laudate n'avait-elle pas fait réciter à la communauté à la suite de quelque douloureuse Croix!
Maintenant, elle allait, pour sa chère famille Grise, s'immoler jusqu'à la fin. Depuis la clôture de la retraite annuelle, le vingt-¬quatre août 1875, elle alla très mal. Le sept octobre, il fut permis à toutes les sœurs de visiter leur chère mère. Elle fit sur le front de chacune le petit signe de croix qui, dit l'une d'elles, restera à jamais imprimé dans le cœur de celles qui eurent le bonheur de le sentir formé sur leur front. Puis, elle leur adressa les paroles suivantes: "Mes chères enfants, ce moment est triste! La mort a quelque chose de pénible pour la nature! Oui, les apanages de la mort sont terribles, mais elle a aussi ses consolations. Faites en sorte, mes chères filles, que la mort ne vous surprenne pas; tenez-vous toujours prêtes à paraître devant Dieu.
Soyez toujours bien humbles, mais soyez surtout charitables. Ne donnez jamais entrée à la jalousie ni à l'envie.
Aimez et respectez vos supérieures. Que l'esprit de cabales et de division soit banni du milieu de vous et que l'union la plus parfaite règne toujours entre vous.
L'amour-propre pousse les religieuses à faire quelquefois certaines choses qui paraissent petites à nos yeux, mais qui sont loin de l'être et qui nous rendent coupables devant Dieu.
Le bon Dieu a soin de ses œuvres et surtout des communautés. Il aura soin de vous, mettez votre confiance en lui; mais encore une fois, pratiquez bien la charité, que vous ne fassiez toutes qu'un cœur et qu'une âme."
Dans une première occasion, notre mère nous avait déjà dit: Mes chères enfants, travaillez pendant que vous êtes en santé; au temps de la maladie, il est difficile de prier. Je ne puis même pas me rappeler mes nombreuses fautes.
Nous allons bientôt nous quitter; priez pour moi afin que je fasse une bonne mort. Votre tour viendra: offrez tout ce que vous faites pour obtenir du bon Dieu la grâce de mourir saintement. Soyez pleines de confiance, de respect et de reconnaissance pour nos bons Pères Oblats. Ce sont eux qui nous ont faites ce que nous sommes; si vous êtes fidèles à cette recommandation, la communauté marchera bien.
Le vingt-six décembre, notre bien-aimée mère sentant sa fin prochaine, fit de nouveau réunir sa famille religieuse à son chevet. Elle nous exhorta encore à la fidélité aux saintes règles; elle demanda d'inspirer la simplicité à nos élèves, d'en faire des chrétiennes avant tout. Elle confia ses filles au divin Cœur de Jésus, à la puissante protection de Marie Immaculée et de notre bon saint Joseph. Ce discours fut écouté dans un profond silence entrecoupé de sanglots.
En janvier 1876, tout espoir de guérison fut perdu. Cependant il plut au Seigneur de prolonger quelques mois cette existence si chère ou plutôt cette pénible agonie.
En mars, les symptômes violents reparurent et le vingt-cinq de ce mois, la figure de la malade s'altéra notablement. La faiblesse devint alarmante et M. Baillargeon, son médecin, conseilla l'Extrême-Onction, bien que la malade eût déjà reçu ce sacrement. Lorsqu'à la demande de notre mère, le docteur avoua qu'en effet sa dernière heure était proche, elle le remercia de ses bons soins et l'assura de sa reconnaissance au ciel.
"Ma seule crainte, dit-elle, est de ne pas assez craindre la mort. Si je n'avais pas été témoin de la parfaite tranquillité de Monseigneur Guigues à ses derniers moments, je craindrais l'état de calme et de sérénité dans lequel je me trouve maintenant; mais ce précieux souvenir me rassure."
Le révérend Père Tabaret, O. M. I., la vit ce jour-là. Comme il lui parlait de la réception du Saint-Viatique, elle lui répondit avec sa résignation ordinaire:" Que l'adorable volonté de Dieu soit faite!" Le sacrifice était consommé. Le bon religieux dit à Sœur Rivet, assistante, que notre mère était une personne accomplie sous tous les rapports, qu'il n'avait jamais rencontré une autre femme d'un si grand cœur, qu'elle était un lis de pureté. Elle fut administrée le vingt-huit mars, vers les neuf heures et demie du matin. Avant de procéder à la cérémonie, le Père Tabaret fit l'allocution suivante aux sœurs assemblées à la chapelle:
"Vous êtes toutes réunies, en ce moment, mes sœurs, pour assister à la dernière visite de Notre-Seigneur à votre mère mourante. Notre-Seigneur avait choisi cette âme et non un ange, afin qu'étant sujette elle-même aux faiblesses et aux imperfections de la nature humaine, elle pût comprendre vos faiblesses et vos défauts et y compatir. Pourquoi donc dans les communautés religieuses est-on si exigeant envers les supérieures? Ah! elle a aimé chacune de vous en particulier. Profitez donc de cette dernière visite à votre mère, écrasée par la maladie, pour unir l'offrande de tout votre être à la rénovation qu'elle-même fera de tout ce qui lui reste, pour resserrer ces liens de charité qui doivent vous unir les unes les autres, vous pénétrer de plus en plus de son esprit et donner une nouvelle force à l'attachement que vous devez avoir pour votre communauté. Il en sera ainsi, je l'espère."
Ensuite, les sœurs se rendirent à la chambre de la supérieure. Après la cérémonie, le Père Tabaret dit à la vénérée malade: "Ma mère, voici vos filles qui viennent remercier le Seigneur des grâces qu'il vous a accordées et vous promettre qu'elles feront tout en leur pouvoir pour aimer les devoirs que vous leur avez appris à connaître, pour pratiquer les vertus que vous leur avez enseignées et ne faire qu'un cœur et qu'une âme comme vous le leur avez tant recommandé! Continuez, ma mère, d'offrir vos souffrances pour la communauté afin d'attirer sur ses œuvres les bénédictions du ciel."
Dans la nuit du vingt-neuf mars, la chère mère passa par une crise très violente. Sœur Rivet se rendit au dortoir et récita à haute voix pour elle les litanies de la sainte Vierge. Plusieurs sœurs se rendirent à la chapelle pour demander au bon Dieu du soulagement aux souffrances de leur bonne mère. Dans la nuit du trente-et-un, le Père Tabaret, appelé, récita les prières des agonisants, mais la dernière heure n'était pas encore sonnée.
Le premier avril, Monseigneur Duhamel lui apporta la bénédiction du Souverain Pontife qu'elle aimait tant. Ce lui fut une douce consolation. Dans l'après-midi, comme plusieurs se trouvaient auprès de la mourante, Sœur Rivet la pria de leur pardonner la peine qu'elles lui avaient causée. Elle répondit avec un accent indéfinissable: "Mais que voulez-vous que je vous pardonne? Que m'avez-vous fait, chères enfants? Ah! je vous dois beaucoup. Le bon Dieu a daigné me choisir, comme ses apôtres, pour faire son œuvre. J'étais pauvre, sans talent, sans expérience."
Elle bénit ensuite ses filles tant celles des missions que celles de la maison mère. Elle pria d'écrire à toutes les missions pour demander pardon, de sa part, à toutes les sœurs à qui elle aurait pu causer du chagrin. Elle ajouta: "Il ne faut pas dépenser inutilement le bien de la communauté. Dieu serait offensé. Priez, priez beaucoup pour moi afin que je ne sois pas longtemps en purgatoire."
Le lundi, trois avril, on remarqua que la décomposition se faisait rapidement et les souffrances étaient violentes. Cependant la noble mère montrait encore par quelques paroles que ses filles étaient dans son esprit et dans son cœur. Voici les derniers mots qu'elles purent recueillir de sa bouche mourante: "Une plus grande mortification, une plus grande humilité. Avec une bonne volonté, on peut faire beaucoup."
Enfin, le mercredi de la Passion, cinq avril 1876, à huit heures moins vingt minutes du matin, en présence de la communauté réunie, la courageuse Fondatrice, après une agonie paisible, rendait sa belle âme à Dieu.
Âgée de 58 ans, et 18 jours, elle comptait 34 ans de vie religieuse, 10 mois et 6 jours. Elle avait été en charge 31 ans, 1 mois et 13 jours.
Aussitôt que la triste nouvelle fut transmise à Mgr Duhamel, il fit donner l'ordre de sonner le glas dans toutes les églises de la ville et d'annoncer aux offices du matin et du soir que le service solennel aurait lieu à la cathédrale, le vendredi suivant.
Voici les paroles que l'Évêque d'Ottawa adressa aux Sœurs après la mort de la vénérée Mère Bruyère:
"Mes sœurs, la perte que nous venons de faire est l'une de celles qui ne se renouvellent jamais dans une congrégation. Perdre une fondatrice, celle qui a créé toutes les œuvres, qui vous a toutes reçues dans la communauté; perdre celle qui a constamment travaillé pour nous former, pour nous communiquer son esprit de sacrifice, sa grandeur d'âme, que tous ceux qui la connaissaient bien admiraient tant en elle!
Ah! mes sœurs, soyez toutes animées d'un même esprit pour marcher sur les traces de notre sainte Mère Bruyère. N'ayez toutes qu'un cœur et qu'une âme; vous savez que l'union fait la force. Oui, soyons unies et qu'il n'y ait rien de petit en nous. Vous savez qu'il n'y avait rien de petit en notre mère. Eh bien, soyons grandes comme elle, soyez grandes dans votre dévouement à la congrégation. Il arrive quelquefois dans les communautés religieuses que des sujets se montrent ingrats; pendant assez longtemps, nous avons été préservées de ce malheur, mais depuis quelques années, le nombre grossit de celles qui oublient leurs devoirs envers la maison qui les a reçues dans son sein. Tâchez, mes sœurs, d'être de dignes filles de notre bonne et sainte mère. Que ses dernières recommandations soient pour chacune de vous un testament que vous ne puissiez oublier!"
Le lendemain, fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs, après la levée du corps, faite au couvent par le R. P. Froc, O. M. I, notre chapelain, les restes mortels de Mère Bruyère furent transportés solennellement à la cathédrale où Monseigneur Duhamel chanta le service funèbre auquel assista un clergé nombreux, avec les sœurs et les citoyens venus en foule donner un témoignage d'estime et de vénération à la Fondatrice des Sœurs Grises.
Avant l'absoute, le Père Tabaret et le Père Barrett, le premier en français, le second, en anglais, prononcèrent l'éloge de notre regrettée mère. L'émotion était grande dans cette foule amie, réunie autour du pauvre cercueil de la vénérée religieuse enlevée aux pauvres, aux orphelins, à ses sœurs tendrement aimées.
"Dans sa maladie, dit le Père Tabaret, O. M. I, j'ai admiré son esprit d'abnégation; j'ai admiré la sublimité de son humilité, de son obéissance. Des vertus aussi parfaites ne peuvent que lui assurer l'entrée immédiate au ciel. Aussi, lorsque dans son agonie je récitai les prières du Rituel, il me répugnait de prier pour elle; je me sentais plutôt disposé à l'invoquer. Vivez donc, mes sœurs, du souvenir de ses vertus; consolez-vous dans la pensée qu'elle continuera au ciel d'exercer sa charité à votre égard, vous qu'elle aimait si sincèrement. Il est vrai que vous sentez le vide qu'elle a laissé; le temps qui s'écoulera avant que Dieu vous choisisse une autre mère sera pour vous un temps de mérites et peut-être aussi un temps de danger. Ah! mes sœurs, soyez sages, soyez prudentes. Priez beaucoup, attirez la bénédiction du ciel sur vous."
Ces paroles émues ne pouvaient qu'alimenter la source des justes larmes qu'elles répandaient en ce moment. Elles comprenaient qu'il était bien écrit pour elles ce passage du mandement de Monseigneur Bourget à leur regrettée mère et à ses compagnes, partant de Montréal pour Bytown: "Filles de la Croix, ne vous découragez point dans les grandes difficultés que va éprouver votre sainte entreprise. Lorsque tout vous paraîtra désespéré, croyez fermement que Dieu ira à votre secours."
Elles quittèrent l'église le cœur en deuil, mais pleines d'espérance dans l'intercession de leur Fondatrice auprès du Seigneur.
Le précieux cercueil fut déposé dans la crypte de la cathédrale; mais nous avons voulu garder son cœur comme le témoin de ses souffrances et de son tendre amour pour ses sœurs. Ô cher et dernier souvenir de celle dont le nom signifie pour nous dignité, force, douceur, prière et sacrifice! Aide-nous à l'imiter dans ses vertus!
Nous tâcherons de mettre ce trésor à une place d'honneur dans la chapelle de la communauté que nous construirons un jour, nous l'espérons, et que notre chère Fondatrice aurait voulu bâtir avant de nous quitter.
QU'ELLE REPOSE EN PAIX!
Tiré de : "Nécrologies des Soeur Grises de la Croix", Tome 1, 1850 à 1909, Maison mère, Ottawa, 1932, p. 9 - 38