
Retour à l'histoire de Mère Bruyère
SOEUR ÉMÉLIE GULBRANDSEN
de
SOEUR SAINTE-CÉCILE6 mai 1910
Sœur Émélie Gulbrandsen naquit à Christiana (Norvège), d'Anderson Gulbrandsen, forgeron, et de Christine Erickdater.
Elle entra au noviciat le 13 septembre 1860, à l'âge de 18 ans, 5 mois, 14 jours, et elle eut le bonheur de faire profession le 2 octobre 1862.
Venue de la Norvège à l'âge de douze ans, elle fut à cette époque privée de ses parents, victimes d'une épidémie qui sévissait à Québec où la famille avait dû s'arrêter. La mère ayant été atteinte la veille de leur départ pour les États-Unis, but de leur voyage, succomba en vingt-quatre heures, et le père suivit sa femme au tombeau. Leurs cinq enfants devaient naturellement être recueillis par les agents du gouvernement protestant pour être renvoyés à leurs proches parents, mais, par un de ces coups providentiels où l'on reconnaît l'amour de Dieu pour les âmes, il se trouva à Québec un courtier, monsieur Hans Hagen, employé au consulat de la Norvège pour le Canada, et nouvellement converti au catholicisme. Ayant entendu parler des malheureux orphelins, ce monsieur s'offrit, à la suggestion de l'abbé J. Bolduc, pour se faire nommer devant le magistrat tuteur de ces enfants. Il plaida à la cour le droit de nationalité, ayant comme témoins trois capitaines de frégates norvégiennes arrêtées devant Québec, pour les affaires du pays, et il promit de revoir la famille, afin de ne pas éveiller de soupçons sur son dessein de faire élever ces enfants dans la religion catholique.
Ce bon monsieur Hagen adopta l'aînée et plaça Amélia, notre regrettée sœur, au pensionnat des Ursulines. Après un court séjour au monastère, celle-ci fut transférée chez les Sœurs Grises de Québec, où elle se prépara à recevoir le baptême. Elle eut pour parrain le révérend T. Hamelin, prêtre de l'archevêché, et pour marraine, l'Assistante générale de la communauté.
Trois ans s'écoulèrent. Un jour, notre vénérée Mère Bruyère, de passage au couvent de Québec, entretint plusieurs élèves des Sœurs Grises sur la beauté de la vie religieuse et sur le besoin qu'elle avait de bons sujets pour sa communauté naissante. Toutes de s'offrir à la suivre, comme il arrive dans ces occasions. La révérende Mère s'adressa à Amélia entre autres, et lui dit que Bytown était bien loin... La jeune fille de répondre: "Oh! j'irais au bout du monde pour être Sœur de Charité!" Quelques jours après, elle prenait le chemin de Bytown. Elle avait alors dix-huit ans, et c'était en l'année 1860.
À cette époque, les Sœurs Grises n'avaient à Ottawa d'autres œuvres que l'Hôpital Général, un pensionnat et les écoles paroissiales. Plusieurs orphelines, il est vrai, avaient été recueillies à la Maison mère, mais les ressources restreintes de la communauté n'avaient pas encore permis aux sœurs d'acheter un local assez spacieux pour en recevoir un plus grand nombre.
La vénérée Sœur Thibodeau, qui savait découvrir et soulager toutes les misères physiques et morales, s'émut à la vue du grand nombre d'enfants abandonnés à la charité publique, ou plutôt condamnés à grandir dans l'ignorance et le vice. Elle se sentit au cœur un immense désir de fonder un asile où elle pût, à l'exemple de la Vénérable Mère d'Youville, recueillir et instruire les pauvres orphelins. Dans ce but, au mois de décembre 1865, elle loua un modeste logis, sur la rue Bolton, et y installa une trentaine d'enfants.
Ayant eu l'occasion d'apprécier les trésors de charité que renfermait le cœur de la Sœur Sainte-Cécile, la promotrice de l'œuvre naissante obtint de se l'adjoindre en qualité d'économe, ou plutôt de pourvoyeuse de l'orphelinat, comme saint Joseph dont l'on invoquait la protection, l'était de la Sainte Famille.
Sœur Sainte-Cécile entra en charge le 10 août 1866. Son zèle et son dévouement débordèrent au point que, dès le printemps de 1867, le personnel de la maison s'était doublé et il fallait chercher un asile plus spacieux, que l'on trouva bientôt sur la rue de l'Église, près de l'archevêché actuel. Et la chère économe, sur qui notre bonne Sœur Thibodeau laissait déjà tomber avec confiance tout le poids de l'œuvre, pouvait dire avec reconnaissance: "À la veille de manquer de tout, la divine Providence ne nous abandonne pas et elle pourvoit à nos besoins." Aussi, faut-il l'avouer, sa confiance inébranlable en Dieu, son invincible courage furent-ils souvent ses premières ressources. Elle agissait sans se lasser, selon le proverbe: "Aide-toi, le ciel t'aidera."
Tous les jours, on la voyait partir pour quelques messages de charité, disons mieux, pour chercher la nourriture, les vêtements, les meubles de première nécessité. Plusieurs dames généreuses, dont les noms sont religieusement conservés dans les registres de la maison, l'accompagnaient dans ses démarches et l'encourageaient de leurs dons.
Nous la voyions à tout instant se dépenser pour les autres. Faire du bien, soulager le prochain, s'ingénier à pourvoir aux besoins de ses protégés, c'était le but constant de ses journées, de sa vie tout entière. Et, après de longues courses, au lieu de songer à reprendre des forces pour le lendemain, elle descendait à la buanderie et jusqu'à une heure avancée de la nuit, elle enseignait les jeunes filles en âge de travailler, en leur aidant à blanchir, à repasser le linge, ou bien à faire ou à refaire les matelas, les couvertures de lits, etc.
Levée dès quatre heures du matin pour s'acquitter de ses exercices de piété, elle se trouvait "fraîche", disait-elle, pour recommencer une autre journée. En moins de deux ans, le local de la rue de l'Église devint trop exigu. C'est encore par des actes héroïques de dévouement qu'elle put, avec la coopération du très charitable Monsieur Béland, père adoptif de sa sœur, Sœur Saint-Edouard, pourvoir à la construction d'un édifice coûtant $11,000.00, à l'angle des rues Sussex et Carthcart, et en prendre possession en mai 1868.
Il y eut alors une sainte rivalité de zèle entre ses coopératrices, nos sœurs Marie-du-Rosaire, Sainte-Gertrude, Sainte-Lucie, Sainte-Victoire, et les admirables chrétiennes qu'étaient les dames Trudeau, Taché, Béland, Côté, Beauset, Dufresne, Duplessis, Coursoles, Lusignan, avec nombre d'autres.
Celles-ci établirent une société de couture et n'épargnèrent ni troubles, ni démarches, ni même leurs bourses pour aider à vêtir, nourrir, loger les petits abandonnés que l'on amenait de tous côtés.
La maison, une fois construite, Sœur Sainte-Cécile réussit à la pourvoir de grandes armoires pour protéger le linge, de caves bien aménagées, de dépendances utiles, voire même d'une écurie pour y loger leur premier cheval, don d'un ami charitable, et la première vache que les benjamins suppliaient à grands cris saint Joseph de leur envoyer, en disant dans leur langage naïf. "Bon saint Joseph, envoyez-nous donc une vache pour mettre du lait dans notre soupane." Ce fut le Chevalier Taché qui, un matin, ayant entendu cette prière des bébés, en fut touché jusqu'aux larmes et leur donna la première vache de leur étable.
La maladie est souvent la conséquence des privations; aussi visita-t-elle plusieurs fois les sœurs et les enfants. Les soins de la mère redoublaient alors pour faire disparaître la cause et les effets. Dans sa sollicitude, elle fit transporter les berceaux des petits, alités dans une chambrette, près de sa cellule, afin qu'elle pût surveiller elle-même les besoins de ces malades, jusqu'à ce qu'elle les eût mis en voie de guérison. À force d'ingénieuses industries, elle parvint à monter une pharmacie assez complète pour répondre à bien des cas d'urgence.
Dès qu'une bonne œuvre était accomplie, elle songeait à une autre. En voici une qui hantait son esprit depuis la fondation de l'orphelinat, car nul ne savait mieux que Sœur Sainte-Cécile d'où vient la force morale qui fait les héroïnes. Jésus-Hostie ne résidait pas encore sous son toit, quoiqu'elle eût obtenu la faveur de la célébration de la sainte messe une ou deux fois par semaine, dans la chapelle provisoire de sa maison. Monseigneur Duhamel voulut bien condescendre aux pieux désirs de la Supérieure et bientôt, à l'ombre du tabernacle, un coin du ciel s'ouvrit dans l'orphelinat Saint-Joseph. Ce fut un stimulant qui opéra des prodiges, un puissant ressort qui donna une nouvelle impulsion à l'œuvre.
C'est ce qui explique comment la dette immense qui pesait sur la bâtisse disparut peu à peu. Mais aussi, que de loteries, de quêtes et de bazars! Circonstances dans lesquelles Sœur Sainte-Cécile prenait toujours la part la plus onéreuse. Pendant de longues années, elle se réserva les quêtes paroissiales. En toutes saisons, malgré les tempêtes et les mauvaises routes, rebutée par les uns, accueillie tant bien que mal par les autres, cette femme forte se montrait invariablement satisfaite de l'hospitalité et, tout comme ceux qui lui ouvraient largement leur cœur et leur bourse, elle appelait la bénédiction de Dieu sur la moindre aumône qu'elle recevait pour ses chers orphelins.
Les dernières années de sa vie seulement, elle céda sa place de quêteuse à des sœurs moins avancées en âge et plus fortes, pour faire ces pénibles excursions.
Vers 1895, elle entreprit plusieurs voyages à Québec, à Montréal et à Toronto, pour visiter des orphelinats modernes. Elle se préparait alors à mettre à exécution un projet qui devait donner à sa famille, de plus en plus nombreuse, de l'espace, des commodités hygiéniques et aussi, un vaste terrain où l'air pur fortifierait la santé des sœurs et des enfants.
Après trois ans de prières, elle choisit un site superbe sur la terrasse Rideau. L'intervention de saint Antoine de Padoue fut visible dans les avantages qui lui furent offerts pour la nouvelle construction; aussi, sa joie n'eut-elle d'égale que sa reconnaissance envers Dieu, quand elle put signer le contrat lui assurant que, dans deux ans, elle transporterait dans cette terre désirée ses dévouées collaboratrices et les orphelins, si à l'étroit dans la maison de la rue Cathcart.
Le local où se développait une autre de nos œuvres, l'asile Bethléem, se trouvant dans un endroit bas et malsain, les sœurs en charge suppliaient le ciel de leur venir en aide. N'écoutant que la bonté de son cœur, Sœur Sainte-Cécile offrit au Conseil de la maison mère de céder à la Supérieure de la Crèche une partie du terrain de l'orphelinat et même la spacieuse et jolie maison en brique qui s'y trouvait, moyennant un prix nominal, quelques cents piastres. L'offre fut acceptée avec joie et, une fois de plus, on eut lieu d'admirer, non seulement la grandeur d'âme de notre chère sœur, mais encore son amour sans réserve pour la congrégation.
C'est le 8 septembre 1898, que le premier Magnificat fut chanté dans le nouvel orphelinat Saint-Joseph dont le terrain porte le nom béni de Mont Saint-Antoine, parce que c'est après la troisième neuvaine à ce grand saint que l'endroit fut trouvé et les négociations menées à bonne fin. Ne parlons plus d'abnégation et de sacrifice: c'était le pain quotidien de la Supérieure et de ses sujettes. Toutefois, la divine Providence, qui avait vu les angoisses de la veille, eut toujours soin du lendemain et l'on se demandait de tous côtés comment la bonne Sœur Sainte-Cécile pouvait subvenir à tant de besoins. Oh! c'est qu'elle avait en son âme cette foi vive qui peut transporter les montagnes et une confiance inébranlable dans le secours divin.
N'aurait-elle pas pu jouir un peu, dès ici-bas, du fruit de tant de labeurs?… La volonté de Dieu, exprimée par celle de ses Supérieures, vint l'arracher à l'œuvre de sa vie, malgré les déchirements de la nature, les supplications de ses zélés collaborateurs, les larmes de ses enfants qui se sentaient devenir doublement orphelins par son départ.
Non, elle ne pourra goûter, là où elle avait d'abord souffert la privation, la légitime satisfaction de voir fonctionner une organisation plus complète, des classes belles et spacieuses où se donnerait le pain de l'intelligence, en même temps que l'air pur et un nouveau déploiement de charité ravivaient le physique de ses chers protégés. L'heure du sacrifice héroïque était venue et il lui fallut, en septembre 1901, dire adieu à sa famille éplorée et se rendre à Mattawa, prendre la direction de l'hôpital de cette ville.
L'obéissance et la résignation de Sœur Sainte-Cécile furent parfaites. Redoublant sa confiance en Dieu, elle se donna tout entière à sa nouvelle mission. Une cruelle épreuve, celle de l'incendie qui détruisit l'hôpital en quelques heures vint encore tenter son courage; mais il ne faiblit pas. Prosternée de longues heures devant le Christ Jésus, elle le supplie de lui venir en aide. Le divin Maître fait comprendre à sa désolée servante qu'elle peut tirer avantage de ce désastre même; que les assurances, doublées d'un surcroît de dévouement, pourront lui fournir les moyens, non seulement de relever l'édifice de ses ruines, mais encore d'y ajouter une foule d'améliorations modernes qui en feront un petit palais de bon goût et de propreté.
Se sentant pleine d'une nouvelle force, elle encourage ceux qui l'entourent, se remet à l'œuvre avec une énergie surprenante, car sa santé est alors fortement ébranlée, et bientôt l'hôpital de Mattawa renaît de ses cendres comme elle l'avait rêvé, commode et spacieux. L'œuvre est bien sienne. Va-t-elle pouvoir maintenant jouir de quelque repos? Elle ne le demande pas, car elle a sincèrement voué à Dieu de mourir, s'il le faut, sur l'autel de la croix. Il lui verse encore des amertumes dans la coupe qu'il lui présente.
Malgré son âge assez avancé et un tempérament usé, elle a accepté, en 1908, à la demande de Monseigneur Lorrain, d'être transférée, en qualité de Supérieure, à l'hôpital de Pembroke qui devait être pour elle un champ de rude labeur, fertile en œuvres belles et admirables, mais pour lesquelles elle ne pourrait compter que sur l'aide d'en haut. Que d'inquiétudes! Que d'angoisses! Quel martyre intime lorsqu'elle mesurait le travail, non seulement à l'intérieur de l'hôpital, mais encore la construction d'une aile considérable avec des forces physiques qui l'abandonnaient rapidement. Elle y mit cependant toute son énergie. Comme Marie, elle resta sur le Calvaire, les yeux fixés sur Jésus, jusqu'au moment où sonna l'appel divin qui la conviait aux noces éternelles de l'époux céleste.
Ce fut le 6 mai 1910, à six heures du matin, qu'elle tomba enfin, à la Maison mère, victime de son zèle et de son amour pour Dieu et la communauté.
Sœur Sainte-Cécile était âgée de 68 ans, 1 mois et 7 jours, dont elle avait passé dans la vie religieuse 49 ans, 1 mois et 23 jours. Elle laissait dans la Congrégation une sœur plus jeune, Sœur Saint-Édouard.
R. I. P.
Tiré de : "Nécrologies des Soeur Grises de la Croix", Tome II, 1910 à 1927, Maison mère, Ottawa, 1933, p. 8 - 14.