Notre histoire

 

Notice biographique

Retour à l'histoire de Mère Bruyère

Retour aux archives

Soeur Sainte-Aurélie

SOEUR AURÉLlE LAMBERT
de
SOEUR SAINTE-AURÉLIE (Coadjutrice)

15 août 1909

Sœur Aurélie Lambert était la fille de Louis Lambert, forgeron, de Bourbonnais, Illinois, et d'Anastasie Landry, de Saint-Léon, du diocèse de Montréal.

Imbue dès le bas âge des principes de la foi chrétienne, cette chère sœur en fit chaque jour la règle de sa vie, qui ne fut pas exempte d'épreuves, comme nous le verrons bientôt.

Ayant senti de bonne heure de l'attrait pour la vie religieuse, la jeune Aurélie se dirigea vers la communauté des Sœurs de la Croix, établie à Morris, en Illinois. Comme on n'y parlait que l'anglais, elle fut prise d'un mortel ennui et ne put y demeurer que peu de mois. Revenue dans sa famille, à Bourbonnais, elle s'adonna plus que jamais aux exercices de piété et à la pratique des bonnes œuvres: visiter les pauvres, assister les malades, rendre service au prochain, telles étaient ses délices. Âme généreuse, on la trouvait toujours prête à offrir ses services.

Vers ce même temps, M. Chiniquy, prêtre célèbre par ses prédications sur la tempérance, fut invité par le Curé de Bourbonnais à donner une retraite dans sa paroisse. Tous se pressaient à l'église et au confessionnal; mademoiselle Lambert n'était pas la moins ardente, car elle et sa famille connaissaient et admiraient beaucoup le fameux missionnaire. Chiniquy demeura plusieurs mois dans cet endroit et s'acquit l'estime et la confiance générales; aussi la nouvelle qu'il était un apostat, qu'il prêchait une doctrine contraire à la foi catholique tomba comme un coup de foudre sur tous, et les prêtres qui furent envoyés pour tâcher de réparer le mal qu'il avait fait à Bourbonnais eurent beaucoup de peine à dissuader les gens. Bien que le malheureux hérétique eût été dénoncé à Bourbonnais, le peuple de l'endroit, qui le croyait calomnié, se rendait quelquefois à Sainte-Anne, paroisse voisine dont il était curé, pour assister à la messe et entendre ses sermons.

La famille Lambert n'y manquait pas. Enfin on commença à s'apercevoir de la conduite étrange de ce prêtre qu'on avait vu, par exemple, distribuer la sainte communion sous les deux espèces; il était malheureusement trop tard, car l'excommunication avait été lancée, non seulement contre Chiniquy, mais même contre tous ceux qui lui étaient demeurés attachés et avaient été l'entendre dans sa paroisse. Ce fut une terrible épreuve pour tous et pour la pieuse Aurélie, en particulier, de se voir refuser l'entrée de l'église, car les noms des excommuniés avaient été affichés en toutes lettres sur la porte principale de l'édifice religieux. Reconnaissant généreusement leur erreur, ils se hâtèrent, le dimanche suivant, de faire la réparation publique imposée.

En rappelant ce pénible souvenir, notre chère sœur Sainte-Aurélie avoua n'avoir jamais dans sa vie subi une humiliation plus profonde. "J'ai eu tellement chaud agenouillée là, à la balustrade, disait-elle, que les morceaux de ma robe de soie, à l'endroit des genoux, sont restés collés au parquet fraîchement verni. C'est à n'y pas croire, mais c'est le cas."

Ce dernier trait du récit nous amusait et nous donnait occasion de la taquiner au sujet de son excommunication.

Le R. Père Brunet, O. M. I., de sainte mémoire qui avait été l'un des dénonciateurs de Chiniquy, avait par là encouru sa haine et celle de ses amis qui se liguèrent pour le faire mettre en prison à Kankakee, lieu de résidence de l'apostat. Notre bonne Aurélie, instruite de ce triste événement, se hâta de porter secours au prêtre zélé, dans son étroite et humide cellule. Elle lui procura un lit plus confortable, un poêle et une table sur laquelle elle déposait les repas qu'elle apprêtait elle-même ou que les sœurs de la Congrégation, établies dans ce village, lui envoyaient porter. Elle prodigua à ce bon Père, qui avait été cruellement maltraité, tous les soins inspirés par son cœur tendre et généreux jusqu'à ce qu'enfin, après plusieurs mois de détention, par un habile stratagème, des amis catholiques eussent réussi à faire évader le prisonnier.

On devine la joie de notre intéressante jeune fille, de cette future Sœur de la Charité qui en remplissait déjà les fonctions avec un si rare dévouement.

Quoique le monde lui offrît beaucoup d'avantages par suite de l'aisance et de la considération dont jouissait sa famille, mademoiselle Aurélie Lambert se décida à venir frapper à la porte de notre communauté pour y obtenir son admission. Nos mères la reçurent le 9 avril 1864, alors qu'elle comptait 28 ans, 2 mois, 12 jours. Son humilité lui fit préférer le rang de sœur coadjutrice à celui de sœur de chœur qu'elle était libre de choisir, puisque rien n'y mettait obstacle. Elle fut admise à la profession le 19 mars 1866.

Âme ardente et généreuse, elle commença sérieusement, dès son noviciat, l'œuvre de sa perfection; elle entreprit particulièrement de corriger la vivacité de son caractère dont elle déplorait souvent les excès et qu'elle dut combattre jusqu'à la fin de sa vie. Avec quel esprit de foi elle réparait ses manquements! Comme elle savait se rendre aimable à tout le monde! D'ordinaire, sa physionomie était souriante et l'on passait avec elle d'agréables récréations, à la volée, il est vrai, car ses loisirs n'étaient pas nombreux. Son amour du travail était si grand qu'elle se hâtait d'accomplir la tâche prescrite par l'obéissance pour aller ensuite en aide à ses sœurs dans les labeurs de la cuisine, de la buanderie, du jardin, etc.

Pour cette chère sœur, tout était bon en fait de nourriture et de vêtements; à l'entendre, elle en avait toujours plus qu'il n'en fallait, si bien que la lingère assure n'avoir pu donner aucun de ses effets à personne, après sa mort, tant son linge était rapiécé. Elle s'ingéniait à pratiquer toutes sortes de pénitences: elle couchait sur la dure, faisait de nombreux signes de croix avec sa langue sur le plancher, alors qu'elle croyait n'être pas vue; employait à prier et à tricoter, assise sur son lit, ses longues heures d'insomnie. Plus souvent encore, à la Maison mère dans ses dernières années, elle passait une grande partie de la nuit agenouillée au pied du crucifix du réfectoire. Que de fois nos sœurs veilleuses la surprirent dans cette attitude, les bras en croix!

Sœur Sainte-Aurélie rendit de constants et effectifs services comme cuisinière ou surveillante des ménages à la Maison mère, à l'Hôpital Général, à celui des variolés et dans plusieurs de nos maisons. Elle passa au pensionnat Notre-Dame du Sacré-Cœur neuf ans par différentes étapes; au couvent de Buffalo, huit ans, de 1877 à 1885; à la maison de Hull, trois ans, à celle de Notre-Dame du Rosaire, neuf ans, de 1892 à 1901. De cette dernière mission, elle revint à la Maison mère où elle s'occupa du soin des domestiques.

Elle fut partout la même, jouissant d'une bonne santé; même dans ses dernières années, elle ne se ménageait en rien et la plus lourde tâche lui incombait toujours. C'était son droit, pensait-elle, et pour s'en expliquer, elle disait: "Je suis forte, moi, ça me fait du bien de travailler." Sa propreté était telle qu'elle mérite ici un éloge particulier; il n'y avait rien à craindre pour les offices dont elle était chargée et où tout reluisait, meubles et parquets. Comment a-t-elle pu soutenir si longtemps le poids d'un tel labeur, avec si peu de sommeil? Seul le divin Maître dont l'œil ne laisse rien échapper a pu comprendre ce qui est pour nous mystère.

Quoi qu'il en soit, notre chère sœur finit par contracter des rhumatismes qui la firent beaucoup souffrir, mais qui ne purent jamais la déterminer à ralentir ses travaux. Enfin le 9 août 1909, elle dut se rendre à l'infirmerie après une syncope. Elle se confessa et reçut l'Extrême-onction. Elle reprit quelque force pendant les jours qui suivirent, mais elle disait elle-même qu'elle ne vivrait pas longtemps. La veille de sa mort, une de nos sœurs s'informant si elle prenait du mieux, elle répondit: "Oh! non, je ne puis en prendre, car je vais mourir, mais que c'est beau la mort, oui que c'est beau!" et sa figure était toute radieuse lorsqu'elle prononçait ces mots qui firent une profonde impression sur celles qui les entendirent. Comment d'ailleurs eût-elle pu redouter la mort après une vie si bien remplie? Obligée de garder le lit, elle paraissait s'entretenir continuellement avec le divin Époux de son âme ou avec sa bonne Mère du ciel pour laquelle elle professait une bien tendre dévotion. Que de fois nous l'avions vue égrener son rosaire!

Ce fut le 15 août 1909, jour de l'Assomption de la sainte Vierge, qu'elle rendit l'esprit après avoir donné les marques les plus sensibles de piété et de soumission à la volonté de Dieu. Sœur Aurélie était âgée de 73 ans, 6 mois, 18 jours, et de religion 45 ans, 4 mois, 6 jours.

R. I. P.

Tiré de : "Nécrologies des Soeur Grises de la Croix", Tome I, 1850 à 1909, Maison mère, Ottawa, 1932, p. 406 - 409.

Retour à l'histoire de Mère Bruyère

Retour aux archives