
Retour à l'histoire de Mère Bruyère
SOEUR MARIE-ANTOINETTE WALBURGE RAIZENNE
de
SOEUR RAIZENNE12 juin 1914
Sœur Marie-Antoinette-Walburge Raizenne naquit à Rigaud, au Québec, de Charles-Clet Raizenne, notaire, et de Marie-Sophie Gauthier.
Les chroniques de cette famille la font descendre d'un Anglais nommé Josiah Rising, résident avec ses parents à Deerfield, au Massachussetts, vers l’an 1704. À l'âge de dix ans environ, il fut enlevé par des Indiens et emmené par eux au Sault-au-Récollet.
Comme lui, une petite fille, Abigail Nims, avait aussi été capturée par les Indiens du Sault, dans la même attaque. Ces deux enfants furent instruits et baptisés dans la religion catholique par les Sulpiciens de Montréal, sous les noms d'Ignace et d'Élisabeth, et plus tard, ils s'unirent par le mariage.
Leur postérité donna à l'Église des prêtres et des religieuses; et à la société, d'excellents citoyens qui s'établirent en différents endroits du pays. Comme on le voit, l'orthographe et la prononciation du nom primitif ont subi une modification.
Entrée au noviciat le 7 octobre 1854, à l'âge de 20 ans, 7 mois, 17 jours, Sœur Raizenne eut le bonheur de prononcer ses vœux le 21 novembre 1856.
Formée à une vertu solide par des parents profondément chrétiens, dont la vertu ne pouvait manquer de refléter sur le cœur de leur enfants, notre chère Sœur Raizenne avait su dès son entrée en religion apprécier les bienfaits de sa vocation. Aussi n'avait-elle craint aucun sacrifice pour s'habituer à une vie de prière et de recueillement, tout en se dévouant aux différentes œuvres de l'Institut.
La nouvelle de son admission à la profession avait mondé son cœur d'une sainte joie et elle avait pris ses solennels engagements dans les sentiments d'une parfaite immolation. Déjà, notre chère sœur laissait prévoir ce qu'elle serait dans la suite, c'est-à-dire, une âme généreuse au service du bon Dieu.
Les pauvres et les malades furent les objets de ses premiers travaux, à Ottawa, puis en octobre 1857, elle partit avec Sœur Saint-Pierre, pour aller fonder notre première mission aux États-Unis, dans la ville de Buffalo. Pour répondre aux vœux du R. P. Chevalier, O. M. I., curé de la paroisse des Saints-Anges, elles devaient se charger de l'enseignement avec la visite des pauvres et des malades à domicile. Sœur Raizenne y partagea pendant six ans les sacrifices et les travaux inhérents à toute fondation. Il en fut de même au couvent Notre-Dame de la Victoire d'Ogdensburg où elle se trouvait en 1863 et 1864. Alors elle retourna à la Maison mère pour y continuer son œuvre chérie auprès des malheureux de la ville.
Grandissant de jour en jour dans l'estime de ses Supérieures, qui la voyaient constamment fidèle et ardente à remplir tous les devoirs de son état, elle fut jugée capable d'un sacrifice inconnu alors de notre congrégation.
Les missionnaires Oblats de Marie Immaculée, fixés définitivement au Fort Témiscamingue, suppliaient instamment nos Supérieures d'y fonder une résidence qui seconderait l'œuvre dont ils étaient chargés. Dans l'automne de 1866, elles se rendirent à leur appel et notre Sœur Raizenne, avec Sœur Saint-Vincent pour aide, fut désignée comme fondatrice de la nouvelle mission. Il en fallait du courage pour se lancer ainsi dans l'inconnu, si loin du berceau religieux; mais Sœur Raizenne était à la hauteur de sa tâche. En relisant les notes de l'adieu que notre chère Sœur fit à notre vénérée Mère Bruyère, il nous est plus facile de comprendre jusqu'où l'âme de notre missionnaire s'élevait:
Oh! laissez-moi, ma mère, en deux mots décrire
Ce que trop loin de vous, je ne saurais écrire.
Hélas! comment parler de ce moment d'adieux!
S'éloigner d'une mère, abandonner ces lieux
Qui furent le berceau de ma nouvelle vie,
S'éloigner de mes sœurs..... 0 Jésus, 0 Marie!Ce sacrifice est grand! Mais le ciel a parlé:
"Partez, nous a-t-on dit, le chemin est tracé.
"Allez donner vos soins à ces pauvres sauvages
"Disséminés partout sur de lointains rivages.
"Rappelez-vous les dons que vous avez reçus
"Du Cœur cent fois aimant de notre bon Jésus.
"C'est lui qui vous commande, écoutez donc sa voix.
"Allez, ne tardez pas, ce n'est pas votre choix,
"Mais c'est sa volonté. Allez faire connaître
"La douceur de sa loi, la grandeur de son être."O Jésus, mon amour, c'est assez, j'obéis.
Votre volonté sainte, à jamais, je bénis.
Adieu, mère chérie; adieu donc, sœurs aimées.
Je n'oublierai jamais mes heureuses années.Parties le 2 octobre, fête des saints Anges, nos voyageuses arrivèrent le 17 du même mois au Fort Témiscamingue. Il avait fallu quinze jours de canots, berges, bateaux et charrettes, sans compter de bonnes jambes, pour franchir les trois cents milles du trajet qui, à cette époque, offrait peu de sécurité.
Si la route avait été ardue et dangereuse, la vie dans ce pays n’était pas douce non plus.
Approprier deux communautés et deux maisons distinctes, celles des Pères Oblats et la nôtre, voir au ménage et à la cuisine, entretenir la chapelle, le linge sacré et le trousseau de quatre missionnaires ambulants, ce n'était là que le programme ordinaire. La nourriture et le vêtement ne se procuraient qu'avec beaucoup de difficultés, ce qui, ajouté au reste, donne une idée des souffrances et des mortifications qui suivirent cette fondation.
Aspirant à un sommet élevé dans la perfection, et s'unissant constamment de cœur à un Dieu pauvre, à un époux crucifié, notre chère Sœur Raizenne ne se laissa pas abattre par les difficultés sans cesse renaissantes. Elle ouvrit un orphelinat pour les petits sauvages des deux sexes, et une année ne s'était pas écoulée qu'elle commençait à faire l'école aux pauvres Enfants des Bois, les attirant doucement vers "la Femme de la Prière," comme les Indiens nomment toujours la vraie religieuse. La bonne sœur soignait aussi dans leurs maladies les vieux et les jeunes. De cent milles à la ronde, la renommée de guérisseuse générale lui attirait toutes les souffrances. Forcément, elle devint médecin, chirurgien et garde-malade.
La gratuité de l'école et de l'orphelinat ne procurait pas de pain, et la pension que les hommes de chantier payaient à l'hôpital lorsqu’ils y recevaient l'hospitalité ne suffisait pas non plus à l'entretien de la double mission. Aussi fallait-il cultiver la terre. Les sœurs prenaient part avec leurs orphelins et leurs orphelines à tous les travaux des champs, semant, râtelant, coupant les avoines et les blés, déblayant le terrain des abattis brûlés. Les jours de grande tâche, on se levait parfois à deux heures du matin. Les exercices religieux faits, le déjeuner pris, les victuailles préparées, les chaloupes démarraient à quatre heures et voguaient sur les flots bleus vers les champs défrichés. Le soir, l'on rentrait tard, souvent brisées par la fatigue, transies, mais le cœur plus content qu’au retour d'un pique-nique.
Sœur Raizenne exerçait souvent la profession d'hôtelière. Les allants et venants qui logeaient à la maison des Pères y trouvaient un peu d'espace, des couverts pas mal garnis et presque des lits; ils y accomplissaient aisément leurs devoirs religieux, contemplaient ces figures de prêtres et de religieuses qui prêchaient autant et plus par les actes que par la parole.
À la Noël, on servait le réveillon à toute l'assistance de la messe de minuit.
Malgré ce surcroît de travail et de fatigue, les joies saintes abondaient dans le cœur de la Sœur Grise de la Croix et d'utiles comme d'agréables récréations venaient faire diversion. En hiver, la voiture et la raquette; au printemps, le sucre à la cabane; en été, le canot et la pêche; en automne, la cueillette des petits fruits pour les confitures. Enfin, de légitimes divertissements auxquels notre dévouée Sœur Raizenne présida pendant vingt-cinq ans avec un entrain inlassable.
Son prestige devint celui d'une mère et même d'une reine aimée et respectée, et sa conduite laissa toujours les traces d'une vertu à toute épreuve, d'un esprit surnaturel et d'une âme toujours jeune et jamais déprimée. Sans doute, la petite lumière du tabernacle dut effacer de temps à autre des rides sur le front de cette sainte femme, mais rien ne la montre abattue, découragée, tourmentée à travers les pages soignées de la chronique inappréciable qu'elle a laissée. On y rencontre une énumération sèche et maintes fois répétée de travaux semblables, de récits émus des fêtes religieuses et des conversions opérées, des descriptions pittoresques, des scènes gaies ou tragiques, du pathétique vrai qui arrache les larmes, tout l'historique de la mission et nombre de traits qui laissent entrevoir l'âme candide et pure de la dévouée missionnaire.
Le 17 novembre 1887, Sœur Raizenne et sa compagne, Sœur Saint-Vincent, disaient adieu au Fort Témiscamingue qui avait été, pendant 21 ans, témoin de leur vie héroïque, pour se rendre à l'endroit habité aujourd'hui par nos sœurs de l'hôpital de Ville-Marie.
Le jour de Noël de cette même année eut lieu l'inauguration de l'humble, mais belle petite chapelle de cet hôpital. Le chant et la musique témoignaient du bonheur intime qui régnait dans les cœurs. Le R. Père Fafard, O. M. I., dans une touchante allocution, commenta les paroles suivantes: "Quand le roi Salomon bâtit le temple de Dieu, il choisit les pierres de l'édifice et les tailla hors de la ville." Il dit entre autres choses que les sœurs devaient se laisser tailler et polir en cette vie afin que le divin Architecte pût les mettre au nombre des pierres choisies qui composent la Jérusalem céleste.
Oh! qu'elle était heureuse, Sœur Raizenne, en ce jour, l'un des plus beaux de son existence, où l'Époux lui accordait la faveur de demeurer sous son toit.
Elle fut rappelée à la Maison mère en 1890, après vingt-cinq ans d'absence. À Rigaud, sa mère mourante désirait la voir et la demandait avec instances; mais nos saintes Règles ne permettaient pas alors de voyages, notre chère sœur se résigna à accepter ce sacrifice, bien que le cœur en fut brisé. Approchant amoureusement ses lèvres du calice, elle répéta avec Jésus, au Jardin des Oliviers: "Mon Dieu, que votre volonté se fasse et non la mienne!" Quel beau joyau pour sa couronne déjà si précieuse!
Elle ne quitta plus la Maison mère et, pendant vingt-trois ans, elle fut la visiteuse assidue, le soutien fidèle et la consolatrice des pauvres. Que de misères elle a soulagées, que de larmes elle a essuyées! Pour catéchiser les ignorants, elle sacrifiait même ses récréations; elle les préparait à la première communion, les habillait convenablement et obtenait souvent la permission de célébrer une fête à la chapelle afin que le bonheur de ce jour fût complet. Ses amis de prédilection étaient les misérables et les nécessiteux. Comme elle les aimait et les chérissait!
Cette bonne sœur possédait l'estime du public et la confiance de ses Supérieures. Elle vénérait particulièrement Mère E. Duhamel, son ancienne petite élève, devenue sa Supérieure générale; elle affectionnait tendrement toutes ses sœurs et s'attachait surtout les benjamines de la communauté.
Ne pouvant plus, à cause de sa grande faiblesse, visiter ses clients en souffrance, elle s'en informait chaque soir auprès de ses compagnes visiteuses, toujours fidèles à lui rendre compte de leurs courses afin d'adoucir son sacrifice.
Au soir du 11 juin 1914, la bonne Sœur Marie-Élie alla, comme d'habitude, offrir ses services à notre chère Sœur Raizenne qui lui dit: "Venez, ma petite sœur, j'ai fait ma grande toilette pour ma communion de demain; je ne me suis jamais si bien portée. Je vais bien dormir."
Vers onze heures, la dévouée Sœur Jeanne, qui couchait près d’elle, lui porta un bouillon. La malade se montra très reconnaissante et dit: "Maintenant, je vais faire un bon somme et je serai prête pour ma communion." Elle s'endormit, mais ne se réveilla plus. À cinq heures, la cloche tintait l'appel matinal à la prière; pour notre mourante se levait l'aurore du jour éternel.
Le prêtre, appelé en toute hâte, lui donna les derniers sacrements et, vers sept heures et demie de cette matinée, la vierge sage répondait à la voix de l'Époux qui la conviait au banquet des élus dans la communion de désirs réalisés au ciel.
"Oh! venez, fidèle servante, j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire. Entrez dans la gloire qui vous a été promise."
C'était un vendredi, le 12 juin 1914, que notre chère Sœur Raizenne nous laissait pour aller bénir et glorifier le Dieu qu'elle avait si bien servi pendant sa longue carrière religieuse.
Universellement connue à Ottawa, elle a laissé une réputation de sainteté plus qu'ordinaire et tous ceux qui l'ont vue à l'œuvre racontent ses vertus et ses mérites. Un grand nombre d'amis sont venus s'agenouiller auprès de ses restes mortels pour offrir leur tribut de respect, de reconnaissance et de prières à la mère des pauvres.
Sœur Raizenne était âgée de 80 ans, 3 mois, 21 jours, et elle avait servi le Seigneur dans la communauté 59 ans, 8 mois, 5 jours.
Elle laissait une sœur de sa famille, Sœur Saint-Jean l'Évangéliste.
Pour montrer qu'elle n'oublie pas ses amis auprès de Dieu, nous nous permettons de rapporter le fait suivant. Elle disait souvent à la Sœur Marie-Élie, qui comblait la chère ancienne de bontés: "Ma petite sœur, je vous promets que si, un jour, du haut du ciel, je puis récompenser votre dévouement, je le ferai avec bonheur."
Quelques mois après la mort de Sœur Raizenne, Sœur Marié-Élie eut la douleur de constater l'apparition de pustules sur ses mains. Le médecin consulté attribua le mal à l'anémie, donna force remèdes qui restèrent sans succès. Un soir, la malade déconcertée, un peu triste, se rappela la promesse de son ancienne amie. Pleine de confiance, elle lui demanda de mettre fin à son épreuve et commença même une neuvaine en son honneur. Le neuvième jour, Sœur Marie-Élie pouvait montrer ses mains parfaitement guéries et l'ennuyeux eczéma n'a jamais reparu.R. I. P.
Tiré de : "Nécrologies des Soeur Grises de la Croix", Tome 2, 1910 à 1927, Maison mère, Ottawa, 1933, p. 69 - 74