À travers ses écrits, lettres ou Chroniques, Mère Bruyère nous parle elle-même des enfants
chéris de son coeur, les orphelins et les abandonnés. Sa plume alerte nous révèle à tour de
rôle des sentiments intimes, des événements importants, des interventions providentiellesévidentes. Puisons dans ses lettres et dans les Chroniques écrites de sa main pour connaître
la genèse et le développement d’une oeuvre magnifique.
LE SOIN DES ORPHELINS
Mère Élisabeth Bruyère est envoyée à Bytown
avec mission d’apporter du soulagement aux
nombreuses misères de cette rude contrée. Son
coeur compatissant s’émeut devant toutes les
catégories de pauvres. Le groupe des orphelins
attire particulièrement toute sa tendresse. Sa
plume vigoureuse décrit à ses Soeurs de
Montréal, le 26 mai 1845, la situation déchirante
qu’elle vient de vivre.
Divine Providence,
tu es
la mère
des orphelins. |
Aujourd’hui, un riche protestant a trouvé sur sa
terre un enfant de deux ans, au milieu de ses
champs avec les cochons et les vaches; ce Monsieur
a demandé à M. Bareille, de nous demander de
recevoir ce misérable enfant dont le père est
protestant, la mère catholique, laquelle est partie
avec un méchant homme des États. M. Bareille lui
a dit que nous n’avions pas le moyen de nous
charger de cet enfant, mais notre Père lui a fait dire
de nous l’envoyer, qu’il n’avait pas le temps de me
venir consulter, mais qu’il savait très bien que nous
partagerons notre pain avec cet orphelin. Ainsi, nous l’attendons demain, 27 mai. Je crois que nous
pouvons nous charger de
cet enfant car la Providence
ne se fait pas
attendre, à mesure que
nous multiplions nos
bonnes oeuvres, le bon
Dieu multiplie les
aumônes. C’est une
chose remarquable, particulièrement quand nous
recevons un pauvre.
Le lendemain, elle reçoit l’enfant, une jolie petite
fille qui apporte un rayon de soleil au couvent.
La tendresse qui émane de ce message à Soeur
Thibodeau, quelques jours plus tard, témoigne
des dispositions de celle qui l’accueille.
Dans le moment que je vous écris, la petite Marie
vient de m’apporter sa robe, son tablier et ses souliers
dans ses petits bras , pour que je l’habille; elle joint ses petites mains et prie le bon Dieu comme
un ange, pour notre Père et pour vous. Elle est
toujours aimable comme vous savez.
Pour notre bien-aimée Mère, les barrières de race n’existent pas. Tous les enfants sont les
enfants de Dieu. Ainsi, le 22 juin 1845, elle
décrit à Mère McMullen le décès d’une jeune Irlandaise atteinte de tuberculose.
Notre jeune Irlandaise est morte vendredi dernierà trois heures, aux premières vêpres de saint Louis
de Gonzague. Cette jeune fille était orpheline de
père et de mère; elle n’avait que son frère dans ce
pays. (...) Elle est morte comme un ange en priant
saint Louis de Gonzague dont elle avait une image à la tête de son lit. Elle nous a beaucoup édifiées
durant sa maladie, elle nous aimait toutes
beaucoup; elle appelait chacune de nous sa mère et
les derniers jours de sa maladie il fallait toujours
une de nous auprès de son lit. Notre Père nous a
fait remarquer que, comme étant consacrées à la
Croix, le bon Dieu avait permis que notre première
pauvre fut une orpheline et qu’elle mourut un
vendredi, et aux premières vêpres du patron des
jeunes personnes, saint Louis de Gonzague.
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Divine Providence,
tu nous consoles
dans
notre exil. |
En dépit de l’exiguïté de la maison de fondation, Mère Bruyère peut écrire aux Soeurs Grises
de la Rivière-Rouge, dès
le 28 juin 1845, que la
maisonnée compte maintenant trois orphelines,
dont la plus jeune a deux ans.
Sa lettre du 9 octobre 1846 à Mère McMullen
laisse transparaître son souci du bien moral de ses chers orphelins.
Quelques jours avant notre retraite, j’avais reçu
une émigrée âgée de douze ans, orpheline de père
et de mère, qui était bien malade; elle n’avait jamais communié, elle avait été à confesse à
l’Hôtel-
Dieu de Montréal
où elle avait passé un
mois; elle s’est confessée
ici deux fois; nous la préparions
pour la première
communion, mais dans la
nuit du premier jour de
notre retraite elle a expiré
dans les bras de Soeur
Rodriguez qui n’a pu lui
procurer le prêtre assez vite, elle est morte presque
subitement. Hier nous avons appris par voie
certaine que les deux orphelins (un garçon et une
fille) que nous avons reçus l’automne dernier, n’ont
pas été baptisés, l’un est âgé de six ans et l’autre de
sept ans.
Puis vient le moment tant espéré où la grande
maison de la rue Water pourra bientôt fournir
assez d’espace pour recueillir davantage
d’enfants. Encore une fois, Mère Bruyère pense
aux petits émigrés devenus orphelins à la suite
de l’épidémie de typhus. En date du 9 octobre
1849, alors que la future Maison mère est en construction, elle mentionne aux Chroniques :
Nous donnons trois salles au Révérend Père Ryan
pour les orphelines et les orphelins irlandais. Le
Révérend Père fait faire, à ses frais, ces trois
appartements; nous fournissons le plancher seulement.
On lui donne aussi une place dans la cave
qu’il fait fermer avec un colombage.
Elle vibre de joie en songeant que ses
enfants chéris la précèdent dans la
nouvelle maison et l’exprime dans les Chroniques au 8 janvier 1850 :
Nous sommes toutes contentes de voir que les
orphelins habitent les premiers une maison qui
dans le principe ne devait être que pour les pensionnaires.
Les pauvres sont nos enfants, de plus
nous sommes leurs servantes; nous sommes donc touchées de pouvoir faire entrer les premiers dans
cette grande et commode habitation, ceux auxquels
nous sommes destinées à servir. L’an dernier à pareil
jour, il n’y avait pas une pierre ni une planche
de rendues sur la place pour cette bâtisse; nous
n’osions pas même croire que nous pourrions faire
monter les murs plus haut que le premier ou second étage, encore plus, nous y renoncions tout à fait.
D’autre part, les drames humains se poursuivent.
Le 10 janvier 1850, un imprévu survient à l’église et une fois encore, le grand coeur de
Mère Bruyère est interpellé.
Soeur Laflamme étant à s’exercer à l’orgue avec
Soeur Curran sous la direction de notre Révérend
Père Allard, Soeur Rivet conduit les pensionnaires
pour écouter la musique. Le Révérend Père Boyle
trouve une petite fille naissante à côté du poêle de
la sacristie; les pensionnaires croient avoir vu une
femme qui a laissé cette enfant un moment auparavant
qu’on l’avait trouvée. Cette femme avait
l’air de remuer un enfant dans ses bras comme
pour l’empêcher de pleurer.
Divine Providence,
tu es
la source de
tout bien. |
Le bon Père ne sachant que faire avec cette enfant,
se rendait à l’évêché avec, lorsque le Révérend
Père Dandurand lui dit de la porter aux Soeurs de
la Charité qu’il savait être dans l’église, ce qu’il
fit aussitôt. Soeur Rivet reçut cette enfant. (...) M.
Poitras avec Mlle Paradis
présentèrent l’enfant au
baptême et Mlle Poitras
promet de faire payer à
chacun cet honneur. La
petite est emportée ici par
Soeur Rivet, nous la lavons
et l’envoyons porter
vers huit heures et demie du soir par nos Soeurs
Rivet et Phelan. Madame Aumond promet d’envoyer
porter des habits pour la petite qui a reçu au
baptême les noms de Marie Joseph et baptisée par
le Révérend Père Dandurand.
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La vie continue et les enfants grandissants
conservent un lien indéniable
envers celles qui
les ont accueillis et
aimés. À témoin, l’attitude
de la petite Marie
Jordan, trouvée jadis
dans un champ au
milieu des animaux. Les Chroniques racontent au 19 janvier 1859.
Divine Providence,
tu es
la force
des faibles. |
En ce jour mercredi (19), notre bon Père nous
arrive, il amène avec lui notre première orpheline,
Marie Philomène Jordan, qui a été placée à l’asile
de la Providence il y a quelques années. Cette
chère petite ayant demandé
qu’on la rappelle à Bytown pour ses étrennes, la Supérieure la
fait revenir par la bonne
occasion de notre Père
Aubert. Cette enfant a
environ 15 ans. Elle a été
bien élevée par les chères Soeurs de la Providence
qui lui ont servi de mère. Cette petite menace de
tomber dans la consomption. Cette orpheline a été
reçue par le Révérend Père Telmon qui nous
l’envoya porter par une femme irlandaise; elle
n’avait pas plus qu’un an; elle était gentille et nous
l’aimions beaucoup.
Les locaux de la nouvelle Maison mère ne
répondent bientôt plus aux besoins d’uneépoque où les parents sont souvent fauchés en
bas âge, laissant des familles nombreuses. En
ce 15 juillet 1868, Mère Bruyère raconte
aux Chroniques qu’un rêve partagé depuis
longtemps avec ses compagnes devient
enfin réalité. Un édifice destiné à recevoir
les orphelins et les vieillards s’ouvre à
l’angle des rues Sussex et Cathcart.
En ce jour, mercredi, les orphelins de Saint-Joseph couchent à l’asile pour la première fois; il n’y a
que deux planchers de finis, celui du premier étage
bas et haut; on y monte par un vieil escalier apposé
au mur extérieur, les châssis sont posés dans ce
seul étage. Ces chères petites filles s’y trouvent très
bien pour dormir. Les garçons seuls couchent dans
la maison en bois, rue de l’Église avec les Soeurs
et quelques femmes. La chaleur qui est excessive et
continuelle cet été aurait fait succomber un grand
nombre de ces orphelins si nous n’eussions eu
l’asile pour l’en recevoir une grande partie
pendant la nuit. Notre chère Soeur Cécile est la première qui couche à l’orphelinat avec les
orphelins; un homme couche dans une autre partie
de la bâtisse avec un gros chien.
Quatre ans plus tard, les orphelins irlandais
auront à leur tour une maison bien à eux. À ses
débuts, l’oeuvre des orphelins avait la taille
d’une graine de semence. Mais dans les
dernières années de Mère Bruyère, il y eut
jusqu’à 150 enfants à l’Asile St-Patrice et
120 orphelins à l’Orphelinat St-Joseph.